Coûte que coûte.
Pour entretenir l’espoir.
Elle fit mine de s’avancer un peu. Immédiatement, le revolver se braqua sur elle.
— Restez sur place !
— Si vous tirez, le bruit de la détonation vous fera repérer !
— Peut-être… Peut-être pas. Vous serez morte, vous n’en saurez jamais rien.
Maline n’avança pas plus, mais évalua le temps qu’il lui faudrait pour courir sur deux mètres et sauter par-dessus la balustrade du tablier.
Quelques secondes, il n’aurait peut-être pas le temps de tirer.
Mais elle se destinait alors à une mort tout aussi certaine, un plongeon de cinquante-cinq mètres, les mains attachées dans le dos. A cette hauteur, la surface de l’eau aurait la compacité d’un bloc de béton !
Et si c’était sa seule chance ?
Réfléchir, gagner du temps !
— Avant de mourir, demanda Maline, j’aimerais savoir quelle folie peut pousser quelqu’un à poignarder sauvagement trois matelots innocents…
— Ah, fit l’homme. La journaliste reprend le dessus. Ne pas mourir sans savoir… Je vais vous faire une faveur, je vais vous raconter une histoire, mademoiselle Abruzze. Nous avons le temps, non ? Asseyez-vous.
Maline, à contrecœur, dut s’asseoir. L’homme la tenait en joue :
— Il y a longtemps maintenant, près de vingt-cinq ans, j’étais comme ces jeunes matelots. Prétentieux, cupide, passionné par la recherche d’un butin qui devait faire ma richesse infinie. Piller une fortune qui m’attendait au fond de l’eau. Je n’avais que faire de ces histoires de malédiction, de dignité, de respect d’un butin accumulé pendant des siècles. Je me suis approché du trésor, jusqu’à le toucher presque, ma fille était à mes côtés, j’entraînais mes proches dans mon inconscience. Lorsque je suis remonté à la surface, ma femme n’était plus à mes côtés, elle baignait dans le sang, morte, quelques mètres plus loin !
— Comment cela ? fit Maline, stupéfaite.
— Ces connards de flics ont conclu à un accident de chasse dont le coupable n’a jamais été retrouvé. La fatalité, selon eux… La fatalité ! J’y ai pensé pendant des années. Qu’est-ce qui différencie la fatalité, la destinée, de la malédiction ? Du mauvais sort ? J’étais responsable de la mort de Muriel, j’avais attiré la fatalité sur elle. J’étais prévenu pourtant. La punition frappait ceux qui s’approchaient du butin sans le cœur pur, pour vouloir le piller, pas pour l’enrichir, le protéger.
J’étais prévenu, j’étais sourd.
Muriel est morte. Il a fallu qu’elle meure pour que je comprenne. Pour que l’on comprenne, Marine et moi.
Maline repensa aux paroles de Joe Roblin, à l’aître Saint Maclou, la schizophrénie de l’assassin, « On est un peu dans le cas d’un soupirant timide, qui désire un femme sans oser la toucher, mais qui néanmoins cultive un sentiment de jalousie obsessionnel envers tous les autres soupirants ». Depuis la mort accidentelle de sa femme à l’occasion d’une expédition, il n’osait plus s’approcher de ce butin, ni même le désirer… Mais l’idée que quelqu’un d’autre puisse le découvrir, s’en approcher même, sans périr, lui était devenue insupportable.
Il avait perdu la raison !
Maline tenta de le pousser dans ses retranchements :
— Alors c’est seulement pour cela que vous avez tué ces trois matelots, et indirectement aussi Morten Nordraak ? Parce que vous ne supportiez pas qu’ils puissent trouver le butin avant vous…
Contrairement à ce que Maline espérait, l’homme ne s’énerva pas :
— Vous ne pouvez pas comprendre, mademoiselle Abruzze. Personne ne peut comprendre. Moi-même, il a fallu que ma femme soit sacrifiée pour que je comprenne. A vos yeux, je resterai un criminel qui tue parce qu’il ne veut pas partager une richesse colossale, la conserver pour lui seul… Vous ne pouvez pas comprendre autre chose que la cupidité, personne ne le peut, l’or n’a rien à voir là-dedans… La fortune non plus…
Maline repensait encore à la métaphore de Roblin. Il avait vu juste. Cet homme souffrait de pulsions refoulées, refusant d’admettre qu’il désirait ce butin, tuant par substitution, comme un sadique commet des crimes sexuels parce qu’il refoule son désir pour une femme. Elle essayait de réfléchir, prolonger la conversation, prolonger l’espoir.
Soudain, dans le silence de leur nid d’aigle, la sonnerie de son téléphone portable raisonna dans sa poche.
L’espoir ?
On s’était rendu compte de sa disparition ! Olivier avait donné l’alerte, on la recherchait. Maline ne pouvait pas répondre, les mains attachées dans le dos.
Son agresseur laissa sonner. Lorsqu’il entendit le son du message que l’on laisse sur le répondeur, il glissa sans hésitation une main dans la poche de pantalon de Maline et sortit le téléphone.
Qui la recherchait ? Olivier ? Christian Decultot ? Le commissaire Paturel ?
L’homme afficha un sourire sadique :
— Devinez qui vous appelle, mademoiselle Abruzze ? Non, vous ne devinerez pas !
Le sourire se fit plus démoniaque encore :
— C’est votre père ! Il vous signale que vos cousins bourguignons sont partis, un peu fâchés de ne pas vous avoir vue. Maintenant, au moins, vous aurez une bonne excuse pour ne jamais les revoir ! Par contre, votre père vous rappelle votre promesse : vous devez passer le chercher à Oissel ce matin pour l’emmener voir la parade de la Seine. Ce n’est pas très raisonnable cela, mademoiselle Abruzze... Faire des promesses que vous n’allez pas pouvoir tenir ! Ce n’est pas gentil pour votre vieux père. Allez… Ne vous en faites pas trop, il ne vous en voudra pas longtemps. Je suis sûr que lorsqu’il apprendra que l’on a retrouvé votre joli corps poignardé le matin de la parade, il comprendra…
Fermer les yeux. Courir. Plonger.
Mais le vent la clouait au sol.
Elle était comme paralysée, incapable du moindre geste.
62. L’écran des fantômes
7 h 23, 12, rue d’Ecosse
Le commissaire Paturel retint la main de l’agent de police qui allait appuyer sur l’interphone.
« Marine Barbey – 315 - troisième étage ».
— On va sonner chez quelqu’un d’autre pour se faire ouvrir la porte d’entrée, expliqua le commissaire, et monter directement au troisième étage. Je tiens à faire la surprise à cette Marine Barbey.
Les quatre policiers n’eurent aucun mal à se faire ouvrir la porte par une voisine. Ils montèrent l’étroit escalier de l’immeuble, 12, rue d’Ecosse. Un banal immeuble moderne récemment rénové. Le commissaire était sur ses gardes : il avait délibérément choisi, parmi les quatre suspectes, de s’occuper de cette Marine Barbey. Une intuition, une association d’idées, un rapprochement évident entre ces meurtres de matelots et ce prénom, Marine. Un rapprochement trop évident ? Pas forcément. Le commissaire ne croyait pas aux coïncidences.
Ils s’arrêtèrent. Il n’y avait aucun nom sur la porte 315.
Gustave Paturel frappa.
Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrit, retenue par une chaînette de sécurité :
— Marine Barbey ? Je suis le commissaire Gustave Paturel. Vous venez bien de participer à l’opération de plongée au large de La Bouille ? Nous aimerions vous poser quelques questions complémentaires.
— Il y a un problème ? demanda une voix féminine étonnée.
Ils avaient préparé l’argumentaire en route.