Adieu, MINABLE.
PS : Passe un bon week-end, le mien va être excellent.
Jerome dit : « Je crois qu’il vous a tiré sa révérence, Bill. »
C’est aussi l’impression de Bill, mais il s’en fout. Il se concentre sur le P-S. Il sait que c’est sûrement une tactique de diversion, mais si ça ne l’est pas, ils ont encore un peu de temps.
De la cuisine leur parviennent un parfum de fumée de cigarette et un autre merde véhément.
« Bill ? Je viens d’avoir un mauvais pressentiment.
— Lequel ?
— Le concert de ce soir. Au Mingo. Du boys band ’Round Here. Ma sœur et ma mère y vont. »
Hodges réfléchit à ça. L’auditorium Mingo a une capacité de quatre mille places mais le public de ce soir sera à quatre-vingts pour cent féminin : des mamans et leurs filles préadolescentes. Il y aura quelques hommes bien sûr, mais la plupart d’entre eux seront là pour accompagner leurs filles et les copines de leurs filles. Brady Hartsfield est un joli garçon d’une trentaine d’années et s’il tente d’entrer tout seul au concert, il ne passera pas inaperçu. Dans l’Amérique du vingt et unième siècle, tout homme seul assistant à un événement essentiellement destiné à des fillettes attire forcément l’attention, et la suspicion.
Et puis : Passe un bon week-end, le mien va être excellent.
« Vous pensez que je devrais appeler maman pour lui dire de garder les filles à la maison ? » Jerome paraît consterné à cette idée. « Barb ne va plus jamais m’adresser la parole. Et puis il y a aussi sa copine Hilda et deux autres… »
De la cuisine : « Oh, satané truc ! Laisse-moi passer ! »
Avant que Hodges n’ait pu répondre, Jerome dit : « D’un autre côté, on dirait vraiment qu’il a quelque chose de prévu pour le week-end, et on est que jeudi. Ou est-ce que c’est juste ce qu’il veut nous faire croire ? »
Hodges aurait tendance à croire que la provocation est réelle. « Retrouve-moi cette photo de Hartsfield dans la Cyber Patrouille, tu veux ? Celle qui s’ouvre quand on clique sur RENCONTREZ LES EXPERTS. »
Pendant que Jerome s’exécute, Hodges appelle Marlo Everett aux archives de la police.
« Salut, Marlo, c’est encore moi, Bill Hodges. Je… ouais, y a de l’action à Lowtown, Pete m’a mis au courant. La moitié des effectifs sont là-bas, hein ? …mh-mmh… bon, je vais pas te déranger longtemps. Est-ce que tu sais si Larry Windom est toujours chef de la sécurité au MACC ? Ouais, c’est ça, Brutus. Ouais, je patiente. »
Tout en poireautant, il explique à Jerome que Larry Windom a pris sa retraite anticipée quand le MACC lui a proposé un poste pour le double de son salaire d’inspecteur. Il ne raconte pas que c’est l’une des raisons seulement qui a poussé Windom à décrocher après vingt ans de carrière. Marlo est de nouveau en ligne. Oui, Larry est toujours au MACC. Elle a même le numéro du bureau de la sécurité là-bas. Avant qu’il ait pu raccrocher, elle demande à Hodges s’il y a un problème. « Parce qu’il y a un gros concert là-bas ce soir. Ma nièce y va. Elle est dingue de ces petits minets.
— Non, c’est bon, Marls. Juste un vieux truc entre nous.
— Dis à Larry qu’on aurait bien besoin de lui aujourd’hui, dit Marlo. La salle de repos est complètement déserte. Pas un seul inspecteur en vue.
— J’y manquerai pas. »
Hodges appelle la sécurité au MACC, se présente sous le nom d’inspecteur Bill Hodges, et demande à parler à Windom. Pendant qu’il attend, il fixe l’image de Brady Hartsfield. Jerome l’a agrandie de telle manière qu’elle occupe tout l’écran. Hodges est fasciné par les yeux. En petit format, et en comparaison de ses deux collègues techniciens, ces yeux-là paraissaient assez agréables. Mais avec l’image en plein écran, l’impression change. La bouche sourit ; pas les yeux. Les yeux sont vides et lointains. Presque morts.
Conneries, se dit Hodges intérieurement (se tance-t-il intérieurement). C’est classique : voir quelque chose qui n’y est pas sur la base d’une information récemment acquise — comme le témoin du cambriolage d’une banque qui dit J’ai trouvé qu’il avait l’air louche avant même qu’il sorte son arme.
C’est peut-être vrai, c’est peut-être professionnel, mais Hodges n’y croit pas. Il trouve que les yeux qui le regardent depuis l’écran de l’ordinateur sont ceux d’un crapaud caché sous un rocher. Ou sous un vieux parapluie bleu déglingué.
Windom est en ligne. Il a ce genre de voix de stentor qui te fait éloigner le combiné de cinq centimètres de ton oreille quand tu lui causes, et il est toujours aussi bavard. Il veut tout savoir de la grosse saisie de l’après-midi. Hodges lui dit que c’est une super-saisie, ça oui, mais plus que ça, il ne sait pas. Il rappelle à Larry qu’il est retraité.
Mais.
« Avec tout ce remue-ménage, dit-il, Pete Huntley m’a comme qui dirait confié la mission de t’appeler. J’espère que ça ne te dérange pas.
— Fichtre, non. Je prendrais bien un verre avec toi un de ces jours, Billy. Reparler du bon vieux temps maintenant qu’on en est sortis tous les deux. Tu sais, les bons coups et les coups durs, tu vois.
— Ça serait chouette. »
Ça serait de la torture, oui.
« Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?
— Pete m’a dit que vous avez un concert là-bas ce soir. Un boys band sexy. Du genre que toutes les petites filles adorent.
— Yi-hi-hi, tu l’as dit. Elles font déjà la queue. Et elles s’accordent. Quelqu’un lance le nom d’un des garçons, et elles hurlent toutes. Même si elles sont encore sur le parking, elles hurlent. C’est comme la Beatlemania à notre époque, sauf que d’après ce qu’on m’a dit, cette équipe-là vaut pas les Beatles. T’as une alerte à la bombe ou un truc comme ça ? Dis-moi que non. Ces minettes vont me lyncher et leurs mamans vont bouffer les restes.
— Ce que j’ai c’est un tuyau comme quoi vous pourriez avoir un agresseur d’enfants sur les bras ce soir. Un type pas cool du tout, Larry.
— Nom et signalement ? »
On déconne pas là, direct et percutant. Le gars qui a dû quitter les forces de l’ordre parce qu’il était un peu trop rapide avec ses poings. Mauvaise gestion de sa colère, dans le langage du psy du service. Brutus dans le langage de ses collègues.
« Il s’appelle Brady Hartsfield, je t’envoie sa photo par mail. » Hodges jette un coup d’œil à Jerome qui hoche la tête et forme un cercle avec le pouce et l’index. « La trentaine. Si tu le vois, tu m’appelles d’abord, puis tu l’arrêtes. Avec prudence. S’il essaie de résister, neutralise ce salopard.
— Avec plaisir, Billy. Je relaie l’info à mes gars. Des chances qu’il se fasse accompagner d’une gamine ado ou plus jeune ?
— Peu probable mais pas impossible. Si tu le repères dans un groupe, Lar, faudra le prendre par surprise. Il pourrait être armé.
— Et y a vraiment de bonnes chances qu’il se présente au concert ? »
Voix pleine d’espoir, typique de Larry Windom.
« Pas des masses. » Hodges le croit fermement, et pas juste à cause de l’insinuation qu’a faite Hartsfield sur le Parapluie de Debbie à propos de son week-end. Ce gars-là doit savoir que dans un public de gamines, il ne pourra absolument pas se fondre dans la masse. « Dans tous les cas, tu comprends que le service peut pas envoyer de flics, hein ? Avec tout ce qui est en train de se passer à Lowtown ?