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— Pas besoin, dit Windom. J’ai trente-cinq gars avec moi ce soir, pour la plupart des anciens officiellement retraités. On sait ce qu’on fait.

— J’en doute pas une seconde, dit Hodges. N’oublie pas, appelle-moi d’abord. Y a pas beaucoup d’action pour nous autres à la retraite, alors on se doit de protéger le peu qu’on a. »

Windom rigole. « Comme je te comprends. Envoie-moi la photo par mail. » Il récite une adresse e-mail que Hodges gribouille sur un bout de papier et tend à Jerome. « Si on le voit, on l’alpague. Après ça, c’est ton coup à toi… oncle Bill.

— Va te faire foutre, oncle Larry », répond Hodges.

Il raccroche, se tourne vers Jerome.

« La photo vient de partir, dit Jerome.

— Bien. »

Puis Hodges dit quelque chose qui le hantera le reste de sa vie :

« Si Hartsfield est aussi malin que je le pense, il ne sera pas au Mingo ce soir. À mon avis, ta mère et ta sœur peuvent y aller tranquilles. Et s’il essaie de s’y pointer, les gars de Larry le choperont avant qu’il ait franchi les portes. »

Jerome sourit. « Super.

— Vois ce que tu peux trouver d’autre. Concentre-toi sur samedi et dimanche, mais ne néglige pas la semaine prochaine. Ne néglige pas demain non plus, parce que…

— Parce que le week-end commence le vendredi. Compris. »

Jerome se replonge dans ses recherches. Hodges retourne à la cuisine voir comment Holly s’en sort. Ce qu’il découvre le fige. Posé à côté de l’ordi emprunté, il y a un portefeuille rouge. La carte d’identité de Deborah Harstfield, ses cartes de crédit et reçus sont étalés sur la table. Holly, déjà à sa troisième cigarette, tient devant ses yeux une MasterCard qu’elle étudie à travers un voile de fumée bleue. Elle lui adresse un regard à la fois apeuré et plein de défi.

« J’essaie juste de trouver son crétin de mot de passe ! Son sac était suspendu au dossier de sa chaise, et son portefeuille était là juste sur le dessus, alors je l’ai mis dans ma poche. Parce que des fois, les gens gardent leurs mots de passe dans leur portefeuille. Surtout les femmes. Je ne voulais pas son argent, monsieur Hodges. J’ai mon argent à moi. Je reçois une allocation. »

Une allocation, se dit Hodges. Mon Dieu, Holly.

Elle a les yeux brillants de larmes et elle recommence à se mordre les lèvres. « Jamais je ne volerais.

— OK », lui dit-il. Il hésite à lui tapoter la main, puis décide que ce ne serait pas forcément une bonne idée. « Je comprends. »

Et, bordel de Dieu, y a vraiment pas de quoi fouetter un chat. À côté de toutes les conneries qu’il a accumulées depuis que cette foutue lettre est arrivée, piquer le portefeuille d’une femme morte c’est de la rigolade. Quand tout ça sortira — comme ça finira par sortir —, Hodges dira que c’est lui qui l’a pris.

Pendant ce temps-là, Holly continue :

« J’ai ma propre carte de crédit et j’ai de l’argent. J’ai même un compte chèques. J’achète des jeux vidéo et des applis pour mon iPad. J’achète des habits. Et aussi des boucles d’oreilles, je les adore. J’en ai cinquante-six paires. Et je m’achète moi-même mes cigarettes, même si elles sont super chères maintenant. Vous ne le savez peut-être pas mais à New York, un paquet de cigarettes coûte onze dollars. J’essaye de ne pas être un fardeau parce que je ne peux pas travailler et elle dit que je n’en suis pas un mais je sais que j’en suis un…

— Holly, arrêtez. Gardez ça pour votre psy, si vous en avez un.

— Bien sûr que j’en ai un. » Elle adresse un sourire lugubre à l’écran obstiné de l’ordinateur portable de Mrs Hartsfield. « Je suis complètement tarée, vous avez pas remarqué ? »

Hodges choisit d’ignorer la question.

« Je cherchais un bout de papier avec le mot de passe écrit dessus, dit-elle, mais y en a pas. Alors j’ai essayé son numéro de Sécurité sociale, à l’endroit, puis à l’envers. Même chose avec ses cartes de crédit. J’ai même essayé les codes de sécurité au dos des cartes.

— Et vous avez d’autres idées ?

— Quelques-unes. Laissez-moi seule. » Au moment où il quitte la pièce, elle lance : « Je suis désolée pour la fumée, mais vraiment ça m’aide à réfléchir. »

21

Avec Holly squattant sa cuisine et Jerome son bureau, Hodges s’installe au salon dans son La-Z-Boy, les yeux fixés sur l’écran noir de la télé. C’est pas le meilleur endroit où se trouver, c’est peut-être même le pire. La part logique de son esprit comprend que tout ce qui s’est passé est de la faute de Brady Hartsfield, mais assis là dans le fauteuil où il a passé tant d’après-midi insipides à s’abrutir de télé, à se sentir inutile et déconnecté de son moi essentiel qu’il prenait pour une évidence durant ses années de service, la logique perd son pouvoir. Ce qui s’insinue à sa place est une idée terrifiante : lui, Kermit William Hodges, a commis le crime d’un travail de police minable et par sa médiocrité même s’est rendu complice de Brady Hartsfield. Ils sont les héros d’un spectacle de téléréalité intitulé Bill et Brady assassinent des femmes. Parce que, quand Hodges y pense, il y a tant de femmes parmi les victimes : Janey, Olivia Trelawney, Janice Cray et sa fille Patricia… plus Deborah Hartsfield, qui a bien pu être empoisonnée plutôt que s’être empoisonnée elle-même. Et je n’ai même pas rajouté Holly, se dit-il, qui avec un peu de chance sortira de tout ça encore plus tarée si elle n’arrive pas à trouver ce mot de passe… ou si elle le trouve mais qu’il n’y a rien dans l’ordi de m’man susceptible de nous aider à retrouver le fiston. Et franchement, quelles sont les probabilités ?

Assis là dans son fauteuil — sachant qu’il devrait se lever mais encore incapable de bouger —, Hodges se dit que son propre bilan destructeur avec les femmes remonte encore plus loin. Si son ex-femme est son ex, il y a bien une raison. Des années de quasi-alcoolisme y ont contribué, mais pour Corinne (qui aimait bien boire quelques verres elle aussi et aime sans doute encore ça), ce n’est pas ce qui a été déterminant. C’est la froideur qui d’abord s’est insinuée dans les fissures de leur couple et a fini par le congeler. C’est la façon dont il s’est fermé en l’excluant, se convainquant que c’était pour son bien parce qu’une grande partie de ce qu’il faisait au boulot était sale et déprimante. La façon dont il lui a signifié de tant de manières — certaines discrètes, d’autres brutales — que dans une compétition entre elle et son boulot, ce serait toujours elle, Corinne Hodges, qui arriverait en second. Quant à sa fille… ben. Punaise. Allie n’oublie jamais de lui envoyer des cartes d’anniversaire et de Noël (même si pour la Saint-Valentin ça fait bien dix ans qu’elle a arrêté) et elle loupe rarement l’appel réglementaire du samedi soir, mais elle n’est pas venue le voir depuis deux ou trois ans. Ce qui en dit long sur le foirage total de cette relation-.

Il repense à quel point elle était belle petite, avec toutes ces taches de rousseur et sa tignasse de cheveux roux — sa petite rouquine. Quand il rentrait à la maison, elle se précipitait sur lui dans l’entrée et lui sautait dans les bras avec fougue, sachant qu’il lâcherait tout ce qu’il avait dans les mains pour la rattraper. Janey avait raconté avoir eu le béguin pour les Bay City Rollers et Allie aussi avait eu ses chouchous, ses garçons de rêve en bubble-gum. Elle s’achetait leurs disques — les petits avec le gros trou au milieu — avec son argent de poche. Y avait qui déjà ? Il ne s’en souvient pas. Si, il y avait cette chanson qui parlait inlassablement du moindre geste, et du moindre pas, que tu fais. Est-ce que c’était les Bananarama ou les Thompson Twins ? Il ne sait pas mais il sait qu’il n’a jamais emmené Allie à un concert. Corrie, oui, l’a peut-être emmenée voir Cyndi Lauper.