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Hodges a gardé sa main gauche dans son veston. Il pointe deux doigts à travers la poche dans la direction de Troll Deux. « Hey, connard, pas besoin d’attendre le grand frère du petit homme. C’est moi qui vais te casser la gueule. Trois contre un, ça me fout en rogne.

— Non, mec, fais pas ça ! »

Troll Deux est grand, bien bâti, dans les quinze ans, mais sa terreur le fait régresser à onze, douze ans. « S’te plaît, mec, c’était juste pour s’amuser !

— Alors cours, p’tit mec, qu’on s’amuse un peu, dit Hodges. De suite. »

Troll Deux détale.

Troll Un, pendant ce temps, s’est mis à genoux. « Tu vas le regretter, gros la… »

Hodges fait un pas vers lui, Slapper brandi. À sa vue, Troll Un pousse un cri de gonzesse et se couvre le cou.

« T’as intérêt à courir, toi aussi, lui dit Hodges. Ou le gros lard va t’en coller une dans la face. Quand ta mère arrivera aux urgences, elle passera à côté de toi sans te voir. » Et à ce moment-là, avec le flot d’adrénaline et la pression sanguine sans doute à plus de deux cents, il le pense vraiment.

Troll Un se lève. Hodges fait mine de le frapper et Troll Un bondit en arrière de manière tout à fait jouissive.

« Embarque ton copain et tirez-vous, et mets-lui bien de la glace sur les couilles, lui dit Hodges. Elles vont enfler. »

Troll Un passe son bras autour de Troll Trois et ils s’éloignent en clopinant vers le côté Lowtown du pont autoroutier. Quand Troll Un s’estime suffisamment en sécurité, il se retourne et lance : « J’te retrouverai, gros tas.

— Prie pour que ça n’arrive pas, minable », répond Hodges.

Il ramasse le sac à dos et le rend au gosse qui le regarde avec de grands yeux méfiants. Il doit avoir dix ans. Hodges remet le Slapper dans sa poche.

« Tu devrais pas être à l’école, jeune homme ?

— Ma maman l’est malade. J’dois aller lui chercher des médicaments. »

C’est un mensonge tellement éhonté que Hodges ne peut s’empêcher de sourire. « Elle est pas malade, non, dit-il. Tu sèches l’école. »

Le gosse ne dit rien. C’est un truc de flic, ça, personne d’autre se serait interposé comme ce type l’a fait. Et personne d’autre trimballerait dans sa poche une chaussette pleine de billes de roulement. Mieux vaut la boucler.

« Va sécher en lieu sûr, dit Hodges. Y a un terrain de jeu sur la Huitième Avenue. Vas-y voir.

— Y vendent du crack là-bas.

— Je le sais, lui dit Hodges, presque gentiment. Mais t’es pas obligé d’en acheter. »

Il pourrait ajouter, Et t’es pas obligé d’en faire passer, non plus, mais ça serait naïf de sa part. Dans Lowtown, la plupart des mioches font office de passeurs pour les dealers. Tu peux arrêter un gamin de dix ans pour possession de drogue, mais va-t’en essayer de le faire inculper.

Il commence à retourner vers le parking, du côté sûr du pont. Quand il jette un coup d’œil en arrière, le petit est toujours planté là : il le regarde, son sac pendouillant au bout de son bras.

« Petit homme », dit Hodges.

Le petit ne bronche pas.

Hodges lève la main et pointe un doigt sur lui.

« J’ai fait une bonne action pour toi, à l’instant. Avant le coucher du soleil ce soir, je veux que t’aies rendu la pareille autour de toi. »

Le gosse a l’air complètement largué à présent, comme si Hodges s’était mis à parler dans une langue étrangère, mais c’est pas grave. Des fois, ça fait son chemin quand même, surtout avec les plus jeunes. Oui, ça agit.

Les gens seraient étonnés s’ils savaient, pense Hodges. Vraiment très étonnés.

22

Brady Hartsfield enfile son autre uniforme — le blanc — et vérifie le contenu du camion, passant rapidement en revue la liste d’inventaire, comme Mr Loeb aime qu’il fasse. Tout y est. Il glisse la tête à la porte du bureau pour dire bonjour à Shirley Orton. Shirley est une grosse truie, largement trop accro au produit maison, mais il veut rester dans ses bonnes grâces. Brady veut rester dans les bonnes grâces de tout le monde. C’est beaucoup plus prudent comme ça. Elle a un petit faible pour lui, et ça aide.

« Shirley, ma jolie ! » lance-t-il, et elle rougit jusqu’à la racine des cheveux au-dessus de son front couvert de boutons. Grosse cochonne, groin, groin, groin, pense Brady. T’es tellement grosse que quand tu t’assois, ta chatte doit se retourner comme un gant.

« Salut, Brady. Encore le West Side, aujourd’hui ?

— Toute la semaine, ma belle. Ça va, toi ?

— Ça va. »

Encore plus rougissante.

« Cool. Je voulais juste dire salut. »

Puis il décolle, respectant toutes les limitations de vitesse, même si à cette allure, il met quarante putains de minutes à atteindre sa zone. Mais pas le choix. Tu te fais flasher dans un véhicule de fonction après la sortie des classes et t’es viré. Aucun recours. Mais quand il arrive dans le West Side — voilà le bon côté des choses —, il est dans le quartier de Hodges, et avec toutes les bonnes raisons du monde d’y être. Se fondre dans la masse, comme on dit, et concernant Brady, cet adage est des plus sages.

Il quitte Spruce Street et descend lentement Harper Road en passant juste devant la maison du vieux Off-Ret. Oh, mais regardez qui voilà, pense-t-il. Le petit négro torse-poil (sûrement pour que toutes les petites mamans au foyer puissent admirer ses tablettes luisantes de sueur) poussant une tondeuse à gazon.

Pas trop tôt, pense Brady. Ça commençait à être la jungle ici. Pas que le vieux Off-Ret ait dû beaucoup le remarquer. Le vieux Off-Ret est trop occupé à mater la télé, à bouffer des Pop-Tarts et à tripoter le flingue qu’il garde sur la table à côté de son La-Z-Boy.

Le petit négro l’entend approcher même par-dessus le bruit de la tondeuse et se retourne pour regarder. Je sais ton nom, négro, pense Brady. Jerome Robinson. Je sais presque tout du vieux Off-Ret. Je sais pas s’il te trouve à son goût mais ça m’étonnerait pas. C’est peut-être pour ça qu’il te fait venir.

Derrière le volant de sa petite camionnette de Mister Délice couverte de visages d’enfants heureux et diffusant de joyeux carillons enregistrés, Brady lui fait coucou. Le négro lui répond et sourit. Évidemment.

Tout le monde aime le marchand de glaces.

SOUS LE PARAPLUIE BLEU DE DEBBIE

1

Brady Hartsfield croise dans les rues du West Side jusqu’à sept heures et demie, quand le crépuscule commence à drainer le bleu du ciel de fin de printemps. La première vague, de trois à six, est principalement composée d’enfants sortant de l’école, cartables dans le dos et billets de banque froissés à la main. La plupart d’entre eux ne le regardent même pas. Ils sont trop occupés à jacasser entre eux ou au téléphone, objet vital nécessaire à la survie au même titre que la nourriture et l’eau. Quelques-uns disent merci, mais la plupart ne se fatiguent pas. Brady s’en moque. Il n’a pas envie qu’on le regarde et il n’a pas envie qu’on se souvienne de lui. Pour ces sales gosses, il n’est que le type en uniforme blanc qui leur fournit leur dose de sucre, et c’est très bien comme ça.

Temps mort de six à sept, pendant que les petits animaux sont à table. Peut-être que certains — ceux qui disent merci — discutent même avec leurs parents. Plus probable qu’ils pianotent sur leur portable pendant que papa et maman se racontent leur journée de travail ou regardent le journal du soir pour tout savoir sur le grand monde alentour, où les puissants n’en branlent pas une.