La dernière demi-heure, les affaires reprennent. Cette fois, les parents se joignent aux enfants pour venir acheter des friandises glacées au camion carillonnant de Mister Délice qu’ils mangeront, leur cul (gros culs en majorité) calé dans une chaise de jardin. Il a presque pitié d’eux. Ces gens n’y voient que dalle, ils sont aussi stupides que des fourmis s’affairant autour de leur fourmilière. Leur marchand de glaces est un meurtrier de masse et ils n’en ont aucune idée.
Plusieurs fois, Brady s’est demandé s’il serait difficile d’empoisonner un camion entier de crèmes glacées ; la vanille, la chocolat, les sorbets, le parfum du jour, les barres chocolatées glacées, et même les glaces à l’eau et les Whistle Pops. Il est même allé jusqu’à faire des recherches internet. Il a fait ce que Anthony « Tones » Frobisher, son boss à Discount Electronix, appellerait sûrement « une étude de faisabilité », et conclu que bien que possible, ce serait stupide. Ce n’est pas qu’il répugne à prendre des risques ; il s’est tiré du Massacre à la Mercedes alors qu’il avait plus de chances de se faire coincer que de s’en sortir. Mais il n’a pas envie de plonger maintenant. Il a du travail à faire. En cette fin de printemps et ce début d’été, son travail c’est ce gros retraité de flic, K. William Hodges.
Il se pourrait bien qu’il vienne faire un petit tour dans le West Side avec un camion rempli de glaces empoisonnées quand le vieux flic en aura eu marre de faire joujou avec l’arme qu’il garde dans son salon, à côté de son fauteuil, et qu’il s’en sera servi pour de bon. Mais pas avant. Le gros flic énerve Brady Hartsfield. L’énerve carrément. Il a pris sa retraite avec les honneurs, ses collègues lui ont même organisé une fête ; et en quoi cela est-il juste alors qu’il n’a même pas réussi à arrêter l’assassin le plus célèbre que cette ville ait jamais connu ?
2
Pour son dernier trajet de la journée, il passe par Teaberry Lane, devant la maison où Jerome Robinson, le jeune mec qui travaille pour Hodges, vit avec ses parents et sa petite sœur. Jerome Robinson aussi énerve Brady. Robinson est beau, il travaille pour l’ex-flic et il sort avec des filles différentes tous les week-ends. Ces filles sont toutes jolies. Certaines sont même blanches. C’est mal, ça. C’est contre nature.
« Hey ! crie Robinson. Monsieur le marchand de glaces ! Attendez ! »
Robinson pique un petit sprint aérien à travers la pelouse avec son chien, un gros setter irlandais, sur les talons. La petite sœur, qui doit avoir dans les neuf ans, n’est pas loin derrière.
« Prends-moi chocolat, Jerry ! S’il te plaaaîîîît ! »
Il a même un nom de blanc. Jerome. Jerry. C’est insultant. Y pourrait pas s’appeler Traymore ? Ou Devon ? Ou Leroy ? Ou Kunta Kinte, putain ?
Jerome est pieds nus dans ses mocassins, ses chevilles sont encore vertes d’avoir tondu la pelouse de l’ex-flic. Il arbore un grand sourire sur son visage indéniablement beau, et quand il le sort à ses conquêtes du week-end, Brady te parie que ces filles baissent leur culotte fissa et lui ouvrent les bras. Viens par-là, Jerry.
Brady, lui, n’a jamais été avec une fille.
« Vous allez bien ? » demande Jerome.
Brady, qui a quitté le volant pour venir s’installer derrière la fenêtre-comptoir, lui sourit. « Ça va. C’est bientôt la fin de la journée alors ça ne peut qu’aller.
— Il vous reste chocolat ? La Petite Sirène, ici, en voudrait bien. »
Brady lève le pouce, souriant toujours. C’est à peu près le même sourire qu’il a eu sous son masque de clown quand il a appuyé sur le champignon et foncé sur la foule pathétique des demandeurs d’emploi du City Center. « Et une chocolat, une ! »
La petite sœur arrive, elle a les yeux qui pétillent et ses tresses rebondissent quand elle court. « M’appelle pas comme ça, Jay, je déteste ! »
Elle aussi a un nom ridiculement blanc : Barbara. Brady trouve l’idée d’une petite fille noire appelée Barbara tellement surréaliste que ça n’en est même plus insultant. Le seul à avoir un nom de nègre dans la famille, c’est le chien, dressé sur ses pattes arrière, les pattes avant sur la camionnette et la queue frétillante.
« Couché, Odell ! dit Jerome, et le chien s’assoit, haletant et l’air joyeux.
— Et pour toi ? demande Brady à Jerome. Ce sera quoi ?
— Je vais prendre une glace à l’italienne, vanille s’il vous plaît. »
T’aimerais bien être couleur vanille, hein, pense Brady, et puis il leur prépare leur commande.
Il aime avoir Jerome à l’œil, il aime se renseigner sur Jerome, parce que ces temps-ci, Jerome semble être la seule personne à côtoyer le vieux Off-Ret, et au cours des deux derniers mois, Brady les a suffisamment observés pour savoir que Hodges traite le gamin comme son ami aussi bien que comme son employé occasionnel. Brady, lui, n’a jamais eu d’amis — c’est dangereux, les amis — mais il sait ce qu’ils sont : de la pommade pour l’ego. Des filets de sécurité émotionnels. Quand ça ne va pas, vers qui vous tournez-vous ? Vers vos amis, bien sûr, et vos amis disent des trucs du genre, ça va aller et ressaisis-toi et on est là pour toi et allons boire un verre. Jerome n’a que dix-sept ans, trop jeune pour aller boire des verres avec Hodges (sauf des verres de soda) mais il peut quand même dire ressaisis-toi et je suis là pour toi. Alors il mérite qu’on le surveille.
Mrs Trelawney n’avait aucun ami. Pas de mari, non plus. Rien que sa vieille mère malade. Ce qui faisait d’elle une proie vulnérable, surtout quand les flics ont commencé à lui mettre le grappin dessus. En fait, ils avaient fait la moitié du boulot pour lui. Il avait fait le reste tout seul, pratiquement sous le nez de cette salope squelettique.
« Et voilà », dit Brady en tendant à Jerome des glaces qu’il aimerait avoir coupées à l’arsenic. Ou à la warfarine. Fais-leur-en bouffer et ils pisseront du sang par les yeux, les oreilles et la bouche. Sans parler du trou du cul. Il imagine tous les gosses du West Side lâcher leurs sacs et leurs précieux portables alors que du sang leur coule par tous les orifices. Ça ferait un film catastrophe d’enfer !
Jerome lui donne un billet de dix et, en lui rendant la monnaie, Brady lui offre un biscuit pour chien. « Pour Odell, dit-il.
— Merci, monsieur ! dit Barbara, puis elle lèche sa glace au chocolat. Humm, c’est trop bon !
— Régale-toi, ma puce ! »
Il conduit le camion de Mister Délice et une Coccinelle Cyber Patrouille de dépannage informatique, mais son vrai boulot cet été, c’est l’inspecteur K. William Hodges (Ret). Et s’assurer que l’inspecteur Hodges (Ret) se serve de son arme.
Brady retourne à l’usine des Crèmes Glacées Loeb’s pour rendre son camion et se changer. Il respecte la limitation de vitesse tout du long.
Prudence est mère de sûreté.
3
Après avoir quitté DeMasio’s — et fait un petit détour pour s’occuper des brutes qui martyrisaient le petit gosse sous le pont autoroutier — Hodges monte à bord de sa Toyota et parcourt les rues de la ville sans but particulier. Du moins c’est ce qu’il pense, jusqu’à ce qu’il se retrouve sur Lilac Drive, dans la banlieue huppée de Sugar Heights sur les rives du lac. Là, il s’arrête et se gare de l’autre côté de la rue, en face d’un portail portant le numéro 729 sur l’un de ses poteaux en pierre massifs.