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La maison de feu Olivia Trelawney se dresse au bout d’une allée en asphalte presque aussi large que la rue sur laquelle elle donne. Une pancarte À VENDRE est fixée au portail, invitant les Acheteurs Qualifiés à appeler MICHAEL ZAFRON IMMOBILIER & RÉSIDENCES DE LUXE. Hodges se dit que la pancarte est bonne pour rester là un moment, vu la conjoncture immobilière en cet An de Grâce 2010. Mais quelqu’un s’occupe d’entretenir la pelouse, et compte tenu de la taille de ladite pelouse, ce quelqu’un doit utiliser une tondeuse autrement plus impressionnante que la petite Lawnboy de Hodges.

Qui paye pour l’entretien ? Ça doit être la succession de Mrs T. On peut dire qu’elle roulait sur l’or, cette femme. Il lui semble se souvenir que le chiffre annoncé pour son patrimoine avoisinait les sept millions de dollars. Pour la première fois depuis qu’il a pris sa retraite et passé le dossier du Massacre du City Center à Pete Huntley et Isabelle Jaynes, Hodges se demande si la mère de Mrs T. est toujours en vie. Il se souvient de la scoliose qui pliait presque la pauvre femme en deux et la faisait terriblement souffrir… mais une scoliose n’est pas nécessairement fatale. Et Olivia Trelawney n’avait-elle pas une sœur qui vivait quelque part dans l’Ouest ?

Il essaye de retrouver le nom de la sœur mais en vain. Ce qui lui revient, c’est que Pete s’était mis à appeler Mrs Trelawney Madame Tic-Nerveux parce qu’elle ne pouvait s’empêcher de rajuster ses vêtements, de tapoter son chignon impeccablement tiré qui n’avait aucun besoin d’être tapoté et de tripoter le bracelet en or de sa montre Patek Philippe qu’elle tournait et retournait autour de son poignet osseux. Hodges avait eu de l’antipathie pour elle ; Pete en était presque venu à l’exécrer. Du coup, lui coller une part de responsabilité dans l’horreur du City Center avait eu quelque chose de jouissif. Tout compte fait, c’était elle qui avait rendu ces atrocités possibles ; il n’y avait aucun doute là-dessus. On lui avait remis deux clés à l’achat de sa Mercedes et elle n’avait été en mesure d’en présenter qu’une seule.

Puis, peu avant Thanksgiving, suicide.

Hodges se rappelle très clairement ce que Pete avait dit quand ils avaient appris la nouvelle : « Si elle croise tous ces morts de l’autre côté — surtout la jeune Janice Cray et son bébé — elle aura de sérieuses explications à fournir. » Pour Pete, c’était l’aveu final : quelque part au fond d’elle-même, Mrs T. avait toujours su qu’elle avait laissé la clé sur le contact de sa Dame Grise, comme elle l’appelait.

Hodges aussi avait pensé ça. La question c’est : le pense-t-il toujours ? Ou bien est-ce que la lettre anonyme qu’il a reçue hier du soi-disant Tueur à la Mercedes l’a fait changer d’avis ?

Peut-être pas, mais cette lettre soulève tout de même quelques interrogations. Et si Mr Mercedes en avait envoyé une semblable à Mrs Trelawney ? Mrs Trelawney avec tous ses tics et toutes ses peurs dissimulées sous une fine carapace de défi ? N’était-ce pas tout à fait envisageable ? Mr Mercedes savait très certainement avec quelle colère et quel mépris les gens l’avaient traitée suite à la tragédie ; tout ce qu’il avait à faire c’était de lire le Courrier des Lecteurs dans le journal local.

Est-il possible…

Mais il est interrompu dans ses pensées quand une voiture vient s’arrêter juste derrière lui, si proche qu’elle touche presque le pare-chocs de sa Toyota. Il n’y a pas de gyrophare sur le toit mais c’est une Crown Vic bleu pastel, un modèle récent. L’homme qui en sort est baraqué avec les cheveux en brosse et il a sûrement un holster d’épaule sous sa veste. Si c’était un policier de la ville, Hodges sait qu’il y aurait un Glock .40 à l’intérieur, le même qu’il y a chez lui dans le coffre. Mais ce n’est pas un policier de la ville. Hodges les connaît encore tous.

Il baisse sa vitre.

« ’Jour, m’sieur, dit Coupe-en-Brosse. Je peux vous demander ce que vous faites ici ? Ça fait un petit moment que vous êtes garé là. »

Hodges regarde sa montre. En effet, il est presque quatre heures et demie. Étant donné que c’est l’heure de pointe, il aura de la chance s’il arrive à temps chez lui pour regarder CBS Evening News avec Scott Pelley. Il a arrêté de regarder NBC le jour où il a décidé que Brian Williams était un bon bougre un peu trop accro aux vidéos sur YouTube. Pas le genre de présentateur qu’il souhaite quand le monde entier semble sur le point de s’écroul…

« Monsieur ? J’espère sincèrement une réponse. » Coupe-en-Brosse se penche. Sa veste s’entrouvre. Pas un Glock mais un Ruger. Un flingue de cow-boy, selon Hodges.

« Et moi, j’espère sincèrement que vous êtes habilité à me le demander. »

Son interlocuteur fronce les sourcils. « Je vous demande pardon ?

— J’imagine que vous êtes agent de sécurité, répond Hodges patiemment, mais je voudrais voir votre badge. Et puis, vous savez quoi ? J’aimerais voir votre permis de port d’arme dissimulée pour le flingue que vous portez sous votre veste. Et vous avez plutôt intérêt à l’avoir sur vous et pas dans la boîte à gants de votre voiture, sinon vous êtes en violation du chapitre dix-neuf du code des armes à feu de cette ville qui, en résumé, stipule : “Si vous portez une arme à feu dissimulée, vous devez également porter votre permis de port d’arme à feu dissimulée.” Alors voyons voir un peu vos papiers. »

Le froncement de sourcils de Coupe-en-Brosse s’accentue. « Vous êtes flic ?

— Retraité, dit Hodges, mais je n’ai pas oublié pour autant mes droits et vos devoirs. Montrez-moi vos papiers et votre permis de port d’armes, s’il vous plaît. Vous n’êtes pas obligé de me les remettre…

— Un peu que je suis pas obligé.

— … mais j’aimerais les voir. Ensuite je pourrai vous dire ce que je fais là. »

Coupe-en-Brosse réfléchit, mais l’espace de quelques secondes seulement. Puis il sort son portefeuille et l’ouvre d’un coup de pouce. Dans cette ville — comme dans la plupart des villes, se dit Hodges — les agents de sécurité traitent les flics retraités comme s’ils étaient encore en fonction, parce que les flics retraités ont plein d’amis qui sont en fonction, et qui peuvent vous rendre la vie difficile s’ils ont une bonne raison de le faire. Le gars s’appelle Radney Peeples et il bosse pour Vigilant Guard Service. Il montre aussi son permis, encore valable jusqu’en juin 2012.

« Radney, pas Rodney, dit Hodges. Comme Radney Foster, le chanteur de country. »

Foster lâche un sourire. « Exact.

— Monsieur Peeples, Bill Hodges, anciennement inspecteur de 1re Division. Mon dernier gros dossier était le Tueur à la Mercedes. J’imagine que ça vous donne une petite idée de ce que je fais ici.

— Mrs Trelawney, dit Foster, et il recule respectueusement quand Hodges ouvre la portière de sa voiture, sort et s’étire. Un petit retour vers le passé, inspecteur ?

— Plus d’inspecteur pour moi désormais, juste monsieur. » Hodges lui tend la main. Peeples la serre. « Sinon, vous avez vu juste. J’ai mis fin à mon boulot de flic à peu près au moment où Mrs Trelawney a mis fin à ses jours.

— Quelle tristesse, dit Peeple. Vous savez que des gosses ont lancé des œufs sur son portail ? Et pas que pour Halloween. Trois ou quatre fois. On en a attrapé une bande, mais les autres… » Il secoue la tête. « Et du papier-toilette, aussi.

— Oui, ils adorent ça, dit Hodges.