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Bien sûr, c’est une affaire qui concerne la police, et K. William Hodges n’est plus policier. En y mettant le nez, il s’aventure bien au-delà des limites de la légalité et il le sait — dissimulation de preuves, pour commencer — mais il n’a nullement l’intention de s’arrêter en si bon chemin. L’arrogance présomptueuse de la lettre de ce taré l’a chauffé. Mais, il doit l’admettre, l’a chauffé dans le bon sens. Ça lui a donné un but, et après les derniers mois qu’il vient de passer, c’est un sentiment plutôt exaltant.

Si jamais j’avance un tant soit peu, je remettrai tout entre les mains de Pete.

En se disant ça, il ne regarde pas dans le rétroviseur, mais s’il l’avait fait, il aurait vu son regard se perdre en haut à gauche.

4

Hodges gare sa voiture sous l’appentis qui lui sert de garage sur le côté gauche de sa maison puis s’arrête un instant pour admirer sa pelouse fraîchement tondue avant de s’avancer vers la porte. Un mot dépasse de la fente de sa boîte aux lettres. Il pense d’abord à Mr Mercedes, mais ça serait un peu gonflé même de la part de ce type.

C’est un mot de Jerome. Son écriture soignée contraste sauvagement avec le style petit nègre farfelu du message.

Yo Patwon,

Moi tondu pelouse et rangé tondeuse dan abri voiture. Moi espéré vou pas roulé dessu, missié ! Si vou avoir co’vée pour genti p’tit black, vou checker moi. Moi conten voir vou si moi pas occupé avec mes gazelle. La gazelle demande beaucou travail et une bonne p’tite claque des foi, c’est des morveuse les gazelle, surtou les grande bringue du Sud ! Moi toujours là pour vou, missié ! Big up !

Jerome

Hodges secoue la tête de désespoir mais ne peut s’empêcher de sourire. Son genti p’tit black n’a que des A en maths (niveau avancé), il sait réparer les gouttières décrochées, il nettoie l’ordinateur de Hodges quand celui-ci part à vau-l’eau (ce qui arrive souvent, en partie à cause du mauvais traitement que lui inflige Hodges lui-même), il s’y connaît un peu en plomberie, il parle plutôt bien français, et si vous lui demandez ce qu’il est en train de lire, il est capable de vous tenir le crachoir sur le symbolisme du sang chez D. H. Lawrence pendant au moins une demi-heure. Il n’a pas le désir d’être blanc mais de par son statut de jeune homme noir doué issu d’une famille de la petite bourgeoisie, il a tout de même eu à affronter ce qu’il appelle des « problèmes d’identité ». Il dit ça en rigolant mais Hodges ne pense pas que ce soit seulement pour plaisanter. Pas tout à fait.

Le père et la mère de Jerome, respectivement prof à l’université et expert-comptable — et tous deux manquant sérieusement d’humour, selon Hodges — seraient sans nul doute horrifiés de voir cette lettre. Ils en viendraient peut-être même à prendre rendez-vous chez un psy. Mais ce n’est pas Hodges qui ira cafter.

« Jerome, Jerome, Jerome », psalmodie-t-il en ouvrant la porte. Jerome et ses co’vées pou’ missié. Jerome qui n’arrive pas à se décider, du moins pour le moment, entre les différentes universités de l’Ivy League ; présumer qu’il sera accepté dans chacune d’entre elles va bien entendu de soi. C’est la seule personne du quartier que Hodges considère comme un ami, et franchement, le seul dont il ait besoin. Hodges trouve que l’amitié est quelque chose de surfait, et sur ce point-là, à défaut de tout autre, il est comme Brady Hartsfield.

Il est rentré à temps pour les infos du soir mais n’est finalement plus d’humeur. Il y a des limites à ce qu’il peut tolérer en matière de marée noire et de Tea Party. À la place, il allume son ordinateur, ouvre Firefox et tape sous le parapluie bleu de debbie dans la barre de recherche. Il n’y a que six résultats, une très petite touche dans l’immense mer de poissons qu’est Internet, et seulement un qui corresponde exactement à sa recherche. Hodges clique dessus et une image apparaît.

Une colline verte sous un ciel menaçant. De la pluie — une animation qui tourne en boucle, remarque Hodges — ruisselle en filets argentés sur l’écran. Mais les deux personnes assises sous un grand parapluie bleu, un jeune homme et une jeune femme, sont à l’abri. Ils ne s’embrassent pas mais leurs têtes se touchent. Ils paraissent plongés dans une profonde conversation.

Sous l’image, un bref descriptif explique la raison d’être du site.

Contrairement aux réseaux sociaux tels que Facebook et LinkedIn, Sous le Parapluie Bleu de Debbie est un tchat où de vieux amis peuvent se retrouver et de nouveaux amis se rencontrer dans L’ANONYMAT LE PLUS COMPLET. Pas de photos, pas de pornographie, pas de tweets limités à 140 caractères, seulement de BONNES VIEILLES CONVERSATIONS COMME ON N’EN FAIT PLUS.

En dessous, il y a un bouton COMMENCER ! Hodges déplace son curseur dessus puis hésite. Il y a six mois de ça, Jerome avait dû changer son adresse mail car tous les contacts de Hodges avaient reçu un message disant qu’il était coincé à New York, qu’on lui avait volé son portefeuille et toutes ses cartes de crédit et qu’il avait besoin d’argent pour rentrer chez lui. Les destinataires de cet e-mail voulaient-ils bien lui envoyer cinquante dollars — plus s’ils le pouvaient — à Mail Boxes Etc. à Tribeca. « Je vous rembourserai dès que je me serai sorti de ce pétrin », concluait le message.

Hodges avait été fortement embarrassé car son ex, son frère qui vivait à Toledo et plus d’une quarantaine de flics avec qui il avait bossé ces dernières années avaient reçu la tentative d’extorsion de fonds. Et aussi sa fille. Il s’était attendu à ce que ses téléphones — le fixe et le portable — n’arrêtent pas de sonner pendant les quarante-huit heures suivantes, mais très peu de gens avaient appelé, et seule Alison avait semblé réellement inquiète. Ça ne l’avait pas étonné. Allie, Gamine Lugubre par nature, s’attendait à ce que son père perde la boule depuis qu’il avait passé la barre des cinquante-cinq ans.

Hodges avait appelé Jerome au secours, et Jerome lui avait dit qu’il avait été victime de phishing, aussi appelé hameçonnage, ou filoutage.

« De manière générale, c’est pour vendre du viagra ou des bijoux de contrefaçon, mais j’ai déjà vu ce genre de combine-là aussi. C’est arrivé à mon prof d’études environnementales et il a dû rembourser près de cent dollars. Bien sûr, c’était à l’époque, avant que les gens commencent à faire un peu plus atten…

— Ça veut dire quoi à l’époque, Jerome ? »

Jerome avait haussé les épaules. « Y a deux, trois ans. C’est tout un nouveau monde de l’autre côté de l’écran, monsieur Hodges. Estimez-vous heureux de pas avoir chopé de virus et perdu toutes vos données et applications.

— J’aurais pas perdu grand-chose, avait répondu Hodges. Je me sers surtout de l’ordinateur pour aller sur Internet. Mais le jeu de solitaire m’aurait quand même manqué. Ça joue “Happy Days are Here Again” quand je gagne. »

Jerome lui avait lancé son regard breveté Je-suis-trop-poli-pour-te-traiter-de-débile. « Et votre déclaration d’impôts ? Je vous ai aidé à la faire en ligne, l’année dernière. Vous voulez que quelqu’un sache ce que vous payez à l’Oncle Sam ? À part moi, je veux dire ? »