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Hodges avait convenu que non.

Avec ce ton étrange (et d’une certaine façon attachant) de professeur d’école que les jeunes gens intelligents semblent prendre à chaque fois qu’ils s’efforcent d’éduquer les pauvres vieux ignorants, Jerome avait dit : « Votre ordinateur, c’est pas qu’une espèce de télé. Sortez-vous ça de la tête. À chaque fois que vous l’allumez, vous ouvrez une fenêtre sur votre vie. Pour peu que quelqu’un veuille regarder, bien sûr. »

Tout ça lui traverse l’esprit alors qu’il fixe le parapluie bleu et regarde la pluie dégouliner en boucle. D’autres trucs lui traversent l’esprit, son esprit de flic resté longtemps endormi mais maintenant bien réveillé.

Peut-être que Mr Mercedes veut parler. D’un autre côté, peut-être qu’il veut simplement regarder par la fenêtre dont Jerome parlait.

Au lieu de cliquer sur COMMENCER ! Hodges ferme le site, attrape son portable et appelle l’un des numéros qu’il a en raccourci. C’est la mère de Jerome qui décroche, et après un petit échange sympathique, elle passe le téléphone à Mr Co’vées pou’ Missié lui-même.

Dans un patois afro-américain des plus horribles, Hodges dit : « Yo mec, respect putain ! Tes meufs te respectent et te ramènent du fric ? Ça roule, mon frère ?

— Ah, salut, monsieur Hodges. Oui, ça va.

— Vas-y, tu kiffes pas que j’te parle comme ça sur ton phone, bro ?

— Euh… »

Jerome a vraiment l’air abasourdi et Hodges prend pitié de lui. « La pelouse est parfaite.

— Ah, tant mieux. Merci. Je peux faire autre chose pour vous ?

— Ça se pourrait bien. Tu peux passer après les cours, demain ? C’est mon ordinateur.

— Bien sûr. C’est quoi le problème, cette fois ?

— Je préfère pas en parler au téléphone, dit Hodges, mais ça pourrait t’intéresser. Quatre heures, c’est bon ?

— Ça marche.

— Bien. Et fais-moi plaisir, laisse Tyrone Feelgood Delight à la maison.

— OK, monsieur Hodges, pas de problème.

— Quand est-ce que tu vas te lâcher un peu et m’appeler Bill ? Monsieur Hodges, ça me donne l’impression d’être ton prof d’histoire.

— Peut-être quand je serai plus au lycée, répond Jerome, très sérieux.

— Du moment que tu sais que tu peux sauter le pas quand tu veux. »

Jerome rigole. Ce gosse a un super rire. Ça remonte toujours le moral à Hodges de l’entendre.

Il reste assis devant son ordinateur, dans la cage qui lui sert de bureau, tapotant des doigts, réfléchissant. Il se rend compte qu’il n’utilise quasiment jamais cette pièce le soir venu. S’il se réveille à deux heures du matin et qu’il n’arrive pas à se rendormir, si. Dans ce cas, il vient jouer au solitaire pendant à peu près une heure avant de retourner se coucher. Mais entre sept heures et minuit, il est généralement calé au fond de son La-Z-Boy à regarder de vieux films sur AMC ou TCM en s’empiffrant de gras et de sucre.

Il reprend son téléphone, appelle les renseignements et demande au robot à l’autre bout du fil s’il a un numéro pour Janelle Patterson. Il a peu d’espoir ; maintenant qu’elle est la Femme qui Valait Sept Millions et qu’elle est fraîchement débarquée sur le marché des divorcées, la sœur de Mrs Trelawney est probablement sur liste rouge.

Mais le robot crachote un numéro. Hodges ne s’y attendait tellement pas qu’il doit partir à tâtons à la recherche d’un stylo et taper 2 pour répéter. Il pianote encore un peu, se demandant de quelle façon il pourrait l’aborder. Ça ne mènera sûrement à rien mais c’est ce qu’il ferait s’il était encore flic. Et puisqu’il ne l’est plus, ça va lui demander un chouïa plus de subtilité.

Il est amusé de constater à quel point il est impatient de relever le défi.

5

Sur la route, Brady appelle Sammy’s Pizza pour commander une petite pepperoni-champignons à emporter. S’il pensait que sa mère en mangerait une part ou deux, il en aurait commandé une plus grande, mais il n’est pas tombé de la dernière pluie.

Peut-être qu’elle en mangerait si c’était une pepperoni-Popov, pense-t-il. S’ils en faisaient des comme ça, je devrais laisser tomber la moyenne et passer direct à la géante.

Cette partie nord de la ville est bordée de lotissements. Bâtis entre la guerre de Corée et celle du Vietnam, ce qui signifie que toutes les maisons se ressemblent et qu’elles commencent toutes à tomber en ruine. Bien qu’il fasse maintenant nuit noire, des jouets en plastique traînent encore sur la plupart des pelouses d’herbe drue. Les Hartsfield habitent au 49 Elm Street, où il n’y a aucun orme et où il n’y en a probablement jamais eu. C’est juste que toutes les rues dans cette partie de la ville — très logiquement appelée Northfield — portent des noms d’arbres.

Brady se gare derrière la Honda rouillée de maman, qui soit dit en passant a besoin d’un nouveau pot d’échappement, de nouveaux joints d’étanchéité et de nouvelles bougies. Sans parler de la vignette du contrôle technique.

Laisse-la s’occuper de ça, pense Brady, mais elle ne le fera pas. C’est lui qui le fera. Il n’a pas le choix. Comme c’est lui qui s’occupe de tout le reste.

Comme je me suis occupé de Frankie, se dit-il. À l’époque où le sous-sol était juste le sous-sol et pas encore mon centre de contrôle.

Brady et Deborah Hartsfield ne parlent jamais de Frankie.

La porte est fermée à clé. Elle aura au moins retenu ça, même si Dieu sait que ça n’a pas été facile. C’est le genre de personne qui croit que dans la vie, OK est la réponse à tous les problèmes. Tu lui dis, Remets le lait au frigo quand t’as fini de t’en servir, elle dit OK. Puis tu rentres chez toi le soir et le lait est toujours sur la table, en train de tourner. Tu lui dis, Tu peux faire une lessive, s’il te plaît, il me faut un uniforme propre pour demain, elle dit OK. Mais quand tu passes la tête dans la buanderie, la panier à linge sale est toujours plein.

C’est le bavardage de la télé qui l’accueille. Quelque chose à propos d’un défi immunitaire ; donc elle regarde Survivor. Il a essayé de lui dire que c’était truqué, un piège à cons, quoi. Elle dit que oui, d’accord, elle sait, mais elle ne rate jamais un épisode.

« C’est moi, maman.

— Bonjour, mon chéri ! »

La voix à peine pâteuse, ce qui n’est pas trop mal pour cette heure avancée de la soirée. Si j’étais son foie, pense Brady, je profiterais qu’elle est en train de ronfler la nuit pour m’échapper par sa bouche et foutre le camp d’ici.

Il ressent tout de même cette petite étincelle d’anticipation en entrant dans le salon, cette étincelle qu’il déteste. Elle est sur le canapé dans le peignoir de soie blanc qu’il lui a offert pour Noël, et il peut voir autre chose de blanc à l’endroit où le peignoir est entrouvert, très haut sur ses cuisses. Sa culotte. Il refuse de penser au mot string s’agissant de sa mère, trop sexy, mais c’est quand même là, dans un coin de sa tête : un serpent caché dans du sumac vénéneux. Il peut aussi voir le contour arrondi de ses tétons. Ce n’est pas normal que ce genre de chose l’excite — elle approche de la cinquantaine, elle commence à avoir de la graisse superflue au niveau de la taille, c’est sa mère, pour l’amour de Dieu — mais…