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Mais.

« J’ai de la pizza, dit-il, montrant la boîte et pensant, J’ai déjà mangé.

— J’ai déjà mangé », répond-elle.

Probablement que oui. Quelques feuilles de laitue et un pot de yaourt. C’est comme ça qu’elle entretient ce qui lui reste de silhouette.

« C’est ta préférée, dit-il en pensant, Non, c’est la tienne, régale-toi, mon chéri.

— Non, c’est la tienne, régale-toi, mon cœur. » Elle lève son verre et prend une petite gorgée raffinée du bout des lèvres. Les lampées sont pour plus tard, quand il sera monté se coucher et qu’elle le croira endormi. Son peignoir s’ouvre un peu plus. Peignoir blanc, string blanc.

Culotte, se dit-il, culotte. C’est qu’une culotte, c’est ma mère, c’est maman, et quand c’est ta maman, c’est rien qu’une culotte.

Elle le voit en train de regarder et sourit. Elle ne rajuste pas son peignoir.

« Les survivants sont aux Fidji, cette année. » Elle fronce les sourcils. « Je crois que c’est Fidji. Bref, une de ces îles. Viens regarder avec moi.

— Non, je crois que je vais descendre travailler un peu.

— Sur quel projet tu travailles en ce moment, mon chéri ?

— Un nouveau routeur. »

Elle saurait pas faire la différence entre un routeur et un bloc-moteur, donc c’est sans risque.

« Un de ces jours, tu vas nous inventer un truc qui nous rendra riches, dit-elle. Je le sais. Et alors, adieu le magasin d’électronique. Et adieu le camion de glaces. » Elle le regarde avec de grands yeux à peine mouillés par la vodka. Il ne sait pas combien elle en descend au cours d’une journée ordinaire, et compter les bouteilles vides ne sert à rien car elle les jette quelque part, mais il sait que sa résistance est hallucinante.

« Merci », dit-il. Se sentant flatté malgré lui. Ressentant d’autres choses, aussi. Vraiment, vraiment malgré lui.

« Viens faire un bisou à ta maman, mon lapin. »

Il s’approche du canapé, s’obligeant à ne pas regarder le devant du kimono béant et s’efforçant d’ignorer le fourmillement croissant juste au-dessous de sa boucle de ceinture. Elle lui tend une joue, mais quand il se penche pour l’embrasser, elle tourne la tête et presse ses lèvres humides et entrouvertes contre les siennes. Elles ont le goût de l’alcool et il sent le parfum qu’elle se met toujours derrière les oreilles. Elle en met ailleurs, aussi.

Elle pose une main sur sa nuque et passe ses doigts dans ses cheveux, déclenchant un frisson qui lui parcourt l’échine jusqu’au creux des reins. Elle effleure sa lèvre supérieure du bout de la langue, très furtivement, un contact à peine perceptible, puis se recule et lui fait le regard innocent de starlette.

« Mon lapin », souffle-t-elle comme l’héroïne d’une comédie romantique pour filles — le genre où les hommes brandissent des épées et les femmes portent des robes à décolleté plongeant, leurs nichons comprimés remontés en deux globes luisants.

Il se libère de son emprise précipitamment. Elle lui sourit puis retourne à sa télé, où de beaux jeunes gens courent le long de la plage en maillot. Il ouvre la boîte à pizza avec des mains qui tremblent légèrement, en prend une part et la lâche dans le bol à salade de sa mère.

« Mange ça, dit-il. Ça épongera l’alcool. Un peu.

— Sois pas méchant avec maman », répond-elle, mais sans rancœur et nullement blessée. Elle referme son peignoir, déjà absente et perdue dans le monde des survivants à nouveau, résolue à découvrir qui devra quitter l’île cette semaine. « Et n’oublie pas de t’occuper de ma voiture, Brady. Elle a besoin d’une nouvelle vignette.

— Elle a besoin de bien plus que ça », dit-il en partant vers la cuisine. Il attrape un Coca dans le frigo et ouvre la porte du sous-sol. Il reste debout dans le noir un instant puis articule un unique mot : « Contrôle. » En bas, les néons s’allument (il les a installés lui-même, tout comme il a refait entièrement la cave).

Arrivé au pied de l’escalier, il pense à Frankie. Il y pense presque toujours quand il se trouve à l’endroit où Frankie est mort. La seule fois où il n’a pas pensé à Frankie, c’est quand il se préparait pour le City Center. Pendant ces quelques semaines, il avait oublié tout le reste, et quel soulagement.

Brady, avait dit Frankie. Son dernier mot sur la Planète Terre. Les gargouillis et les hoquets ne comptent pas.

Il pose sa pizza et son soda sur l’établi placé au milieu de la pièce, va dans le cabinet de toilette aussi petit qu’un placard et baisse son pantalon. Il n’arrivera pas à manger, n’arrivera pas à travailler sur son nouveau projet (assurément pas un routeur), n’arrivera pas à penser, s’il ne s’occupe pas d’un problème urgent d’abord.

Dans sa lettre au gros vieux flic, il prétendait qu’il était tellement excité sexuellement quand il avait foncé dans la foule des demandeurs d’emploi qu’il avait mis un préservatif. Plus loin, il prétendait aussi se masturber quand il revivait la scène. Si tout ça était vrai, alors il faudrait reconsidérer le terme d’auto-érotisme, mais ça ne l’est pas. Il avait pas mal menti dans cette lettre, chaque mensonge destiné à attiser un peu plus la colère, et ses fantasmes sexuels bidon n’étaient pas ses meilleures trouvailles.

En réalité, il ne s’intéresse pas vraiment aux filles, et les filles le sentent. C’est sûrement pour ça qu’il s’entend si bien avec Freddi Linklatter, sa collègue geek-gouine de Discount Electronix. Pour ce qu’il en sait, elle croit peut-être que lui aussi est gay. Mais il n’est pas gay. Il est en grande partie un mystère pour lui-même — un front occlus — mais une chose est sûre, il n’est pas asexué, pas complètement. Lui et sa mère partagent un secret genre Arc-en-ciel Gothique, une chose à laquelle on ne doit pas penser à moins que ça ne soit absolument nécessaire. Et quand ça devient nécessaire, il faut y faire face puis l’occulter à nouveau.

Maman, je vois ton string, pense-t-il, et il s’occupe de son problème aussi rapidement que possible. Il y a de la vaseline dans le placard à pharmacie, mais il ne l’utilise pas. Il veut que ça brûle.

6

De retour dans le spacieux sous-sol qui lui sert d’espace de travail, Brady prononce un autre mot. Chaos.

Au fond de la salle de contrôle, il y a une longue étagère fixée à peu près à un mètre du sol. Sept ordinateurs sont posés dessus. Il y a aussi une chaise avec des roulettes pour qu’il puisse se déplacer rapidement de l’un à l’autre. Quand Brady dit le mot magique, les sept ordinateurs s’allument. Le nombre 20 apparaît sur chaque écran, puis 19, 18… S’il laisse le compte à rebours arriver à zéro, un programme d’autodestruction se mettra en route et effacera toutes les données des disques durs de Brady pour les remplacer par du charabia.

« Ténèbres », dit-il, et le compte à rebours disparaît, laissant place à des fonds d’écran de La Horde sauvage, son film préféré.

Il a essayé Apocalypse et Armageddon, de bien meilleurs mots de lancement selon lui, des mots empreints d’une sonore irréversibilité, mais le programme de reconnaissance vocale ne les reconnaît pas et la dernière chose qu’il souhaite, c’est d’avoir à réinstaller tous ses programmes et ses fichiers à cause d’un stupide bug. Les mots de deux ou trois syllabes sont plus sûrs. Non pas qu’il y ait grand-chose sur six des sept ordinateurs. Le 3 est le seul à contenir des « informations compromettantes » comme dirait le gros flic, mais il aime contempler ce génial étalage de puissance informatique lorsqu’ils sont tous allumés comme maintenant. Ainsi, le sous-sol a vraiment l’air d’un centre de commande.