Brady se considère autant comme un créateur que comme un destructeur, mais il sait qu’à l’heure actuelle, il n’a toujours pas réussi à créer quoi que ce soit qui puisse vraiment révolutionner la face du monde, et il est hanté par la possibilité qu’il n’y arrive peut-être jamais. Qu’il ait, au mieux, un esprit créatif de second ordre.
Prenez le Rolla, par exemple. L’idée lui était venue un soir, dans un éclair d’illumination, alors qu’il passait l’aspirateur dans le salon (comme faire la lessive, cette corvée est généralement au-dessus des capacités de sa mère). Il avait dessiné un dispositif qui ressemblait à un repose-pieds monté sur roulettes avec moteur intégré et un embout de tuyau fixé dessous. En ajoutant un logiciel informatique simple, Brady estimait que l’appareil pouvait être conçu pour se déplacer de manière autonome en aspirant sur son passage. S’il rencontrait un obstacle — disons une chaise ou un mur — il pourrait tourner sur lui-même et repartir dans une autre direction.
Il avait déjà commencé à construire un prototype quand il avait vu une version de son Rolla s’affairer dans la vitrine d’un magasin d’électroménager haut de gamme du centre-ville. Même le nom était similaire : le Roomba. Quelqu’un l’avait devancé, et ce quelqu’un était probablement en train de gagner des millions. Ce n’est pas juste, mais qu’est-ce qui l’est ? La vie est une fête foraine de merde et les lots à la clé sont à chier.
Il a mis les télés de la maison sur bluebox, de sorte que sa mère et lui ont maintenant accès non seulement aux chaînes du câble, mais aussi aux chaînes premium (y compris quelques suppléments exotiques comme Al Jazeera), et il n’y a foutre rien que Time Warner, Comcast ou Xfinity puissent y faire. Il a aussi dézoné le lecteur DVD qui peut maintenant lire les DVD du monde entier et pas seulement les américains. Facile : en trois ou quatre étapes simples à l’aide de la télécommande, plus un code pin à six chiffres. Génial en théorie, mais en ont-ils l’utilité ? Non, pas au 49 Elm Street. Maman ne regarde rien qui ne lui soit déjà prémâché par les quatre chaînes de télé principales, quant à Brady, il est soit pris par l’un de ses deux jobs, soit ici dans la salle de contrôle, en train d’exercer son vrai métier.
La bluebox est un truc génial mais c’est aussi illégal. Pour ce qu’il en sait, le dézonage de lecteur DVD aussi est illégal. Sans parler de ses piratages des sites Redbox et Netflix. Toutes ses meilleures idées sont illégales. Tenez, prenez Truc 1 et Truc 2.
Truc 1 se trouvait sur le siège avant de la Mercedes de Mrs Trelawney quand il a quitté le City Center en ce matin brumeux d’avril dernier, du sang dégoulinant de la calandre pliée et mouchetant le pare-brise. L’idée lui en était venue il y a trois ans, pendant sa période sombre, quand il avait décidé de tuer un groupe entier de gens — ce qu’il appelait à l’époque son attaque terroriste — mais avant qu’il ait décidé comment, quand et où le faire. Il était plein d’idées à cette époque, nerveux, dormant peu. Il avait toujours l’impression d’avoir bu un Thermos entier de café aux amphétamines.
Truc 1 était une télécommande trafiquée avec une puce électronique en guise de cerveau et une batterie destinée à augmenter sa portée… même si celle-ci restait quand même assez restreinte. À vingt ou trente mètres d’un feu de signalisation, on pouvait le faire passer du rouge à l’orange en appuyant une fois, du rouge à l’orange clignotant en appuyant deux fois et du rouge au vert en appuyant trois fois.
Brady était enchanté de son invention et l’avait utilisée plusieurs fois (toujours assis dans sa Subaru ; le camion de glaces était bien trop voyant) à des intersections où la circulation était dense. Après quelques accidents évités de justesse, il avait réussi à provoquer une réelle collision. Rien qu’un accrochage mais ça avait été marrant de regarder les deux hommes se disputer pour savoir qui était en tort. Pendant un moment, il avait bien cru qu’ils allaient en venir aux mains.
Truc 2 lui était venu peu de temps après, mais c’était Truc 1 qui avait décidé Brady sur le choix de la cible car il augmentait radicalement les chances de réussite. La distance séparant le City Center de l’entrepôt qu’il avait choisi pour abandonner la Mercedes de Mrs Trelawney était de trois kilomètres exactement. Huit feux ponctuaient la route qu’il avait l’intention de prendre et avec son formidable gadget il n’aurait pas à s’en soucier. Mais ce matin-là — Seigneur Jésus, vous savez pas la meilleure ? — , tous les feux étaient verts. Brady se disait que l’heure très matinale devait y être pour quelque chose, mais c’était quand même rageant.
Si j’avais pas eu Truc 1, se dit-il en se dirigeant vers le placard dans le fond du sous-sol, au moins quatre feux sur huit auraient été rouges. C’est toujours comme ça avec moi.
Truc 2 était la seule de ses petites inventions à lui avoir effectivement rapporté de l’argent. Pas beaucoup, mais comme on dit, l’argent ne fait pas le bonheur. De plus, sans Truc 2, il n’y aurait pas eu de Mercedes. Et sans Mercedes, pas de City Center.
Bon vieux Truc 2.
Un gros cadenas Yale est accroché à la porte du placard. Brady l’ouvre à l’aide d’une des clés de son trousseau. À l’intérieur, la lumière — encore des néons — est déjà allumée. Le placard est petit et semble encore plus petit avec les planches en bois qui servent d’étagères. Il y a neuf boîtes à chaussures posées sur l’une d’elles. À l’intérieur de chaque boîte, quatre cent cinquante grammes d’explosif maison. Brady a fait quelques essais dans une carrière loin à l’intérieur des terres, et il marche super bien.
Si j’étais là-bas en Afghanistan, se dit-il, avec un chiffon sur la tête et un de ces peignoirs funky sur le dos, je pourrais me faire une belle carrière dans l’explosion de transports de troupes.
Sur une autre étagère, dans une autre boîte à chaussures, il y a cinq téléphones portables. Le genre de portables jetables que les dealers de drogue de Lowtown utilisent. C’est sur ces téléphones, disponibles dans n’importe quels drugstore et supérette de quartier corrects, que Brady va travailler ce soir. Il doit les modifier de manière à ce qu’un seul numéro les fasse tous sonner en même temps, déclenchant ainsi l’étincelle qui provoquera l’explosion du plastic à l’intérieur des boîtes à chaussures. Il ne sait pas encore s’il utilisera l’explosif, mais une part de lui en a envie. Ça oui. Il avait dit à l’ex-flic qu’il ne ressentait aucun besoin de réitérer son exploit mais ça aussi c’était un mensonge. Tout dépendra du gros flic. S’il fait ce que Brady veut — tout comme Mrs Trelawney avait fait ce qu’il voulait —, il est sûr que l’envie lui passera, du moins pour un temps.
Sinon… eh bien…
Il attrape la boîte à chaussures, sort du placard puis s’immobilise et se retourne. Sur une autre étagère, il y a un gilet de trappeur matelassé de chez L.L. Bean. Si Brady avait vraiment l’intention d’aller dans les bois, une taille M suffirait amplement — il est mince — mais celui-ci est un XL. Il a un smiley sur la poitrine, un smiley avec des lunettes noires et des dents blanches. Et il contient quatre blocs d’explosif supplémentaires, deux dans les poches extérieures et deux autres dans les poches intérieures. Le corps du gilet fait des bosses car il est rempli de billes à roulement (les mêmes que celles du Happy Slapper de Hodges). Brady a éventré la doublure pour pouvoir les glisser à l’intérieur. Il lui est même venu à l’esprit de demander à maman de la recoudre, et cette idée l’a fait beaucoup rire pendant qu’il la raccommodait avec du chatterton.