Mon gilet-suicide à moi, pense Brady affectueusement.
Il ne l’utilisera pas… probablement pas… mais cette idée aussi a quelque chose d’attrayant. Ça mettrait fin à tout le reste. Plus de Discount Electronix, plus de Cyber Patrouille et d’ordinateurs pleins de beurre de cacahuètes ou de miettes de crackers à aller nettoyer chez ces cons de vieux, plus de camion de glaces. Et plus de serpent rampant dans un coin de sa tête. Ou sous sa boucle de ceinture.
Il s’imagine le faire pendant un concert de rock ; il sait que Springsteen doit jouer aux arènes de Lakefront en juin. Ou pourquoi pas pendant le défilé du 4-Juillet sur Lake Street, l’artère principale de la ville ? Ou peut-être pendant l’ouverture du Grand Festival de Rue qui a lieu tous les ans le premier samedi du mois d’août. Ça serait pas mal, mais n’aurait-il pas l’air suspect emmitouflé dans une doudoune en plein mois d’août ?
Certes, mais on peut toujours s’en sortir avec un esprit créatif, se dit-il en plaçant les téléphones portables sur sa table de travail et en commençant à enlever les cartes sim. De plus, le gilet-suicide n’est autre qu’un… comment dit-on… scénario de fin du monde. Il ne s’en servira probablement jamais. C’est quand même bien de l’avoir à portée de main.
Avant de remonter, il s’assoit au Poste 3 et va sur le site du Parapluie de Debbie. Aucun message du vieux flic.
Pour le moment.
7
Quand Hodges appuie sur l’interphone de l’appartement de Mrs Wharton sur Lake Avenue à dix heures le lendemain matin, il porte un costume, et ce seulement pour la deuxième ou troisième fois depuis qu’il est retraité. C’est agréable d’être bien habillé, même s’il se sent un peu à l’étroit au niveau de la taille et des bras. Porter un costume, c’est comme si on travaillait.
Une voix de femme répond. « Oui ?
— C’est Bill Hodges, madame. On s’est parlé, hier.
— Oui tout à fait, et vous êtes pile à l’heure. Je suis au 19-C, inspecteur Hodges. »
Il est sur le point de répondre qu’il n’est plus inspecteur mais l’ouverture de la porte se déclenche alors il ne se fatigue pas. Et puis, il le lui a déjà dit hier au téléphone.
Janelle Patterson l’attend à la porte, exactement comme sa sœur le jour du massacre du City Center quand Hodges et Pete Huntley étaient venus l’interroger pour la première fois. La ressemblance est suffisamment flagrante pour procurer à Hodges une sensation de déjà-vu. Mais alors qu’il longe le petit couloir entre l’ascenseur et l’appartement (essayant de marcher plutôt que de se traîner), il réalise peu à peu que les différences l’emportent sur les ressemblances. Patterson a les mêmes yeux bleu clair et les mêmes pommettes hautes, mais alors que la bouche d’Olivia Trelawney était fine et pincée, les lèvres souvent blanches sous l’effet du stress et de la colère, celle de Patterson semble toujours sur le point de sourire, même au repos. Ou de donner un baiser. Son gloss donne un effet mouillé à ses lèvres ; des lèvres qu’on aurait envie de manger. Et pas d’encolure bateau pour cette dame. Elle porte un pull à col roulé qui moule à la perfection deux seins bien ronds. Pas gros, ces seins, mais comme disait le bon vieux papa de Hodges, tout ce qui ne tient pas dans la main est gâché. Est-ce là l’effet du port de sous-vêtements de qualité ou d’une amélioration consécutive au divorce ? La retouche post-divorce semble plus probable aux yeux de Hodges. Grâce à sa sœur, elle peut se permettre tous les remodelages qu’elle souhaite.
Elle tend le bras et échange une poignée de main ferme et franche avec Hodges. « Merci d’être venu. » Comme si c’était elle qui lui avait demandé de venir.
« Merci à vous de me recevoir », dit-il en lui emboîtant le pas.
Il prend la même claque à la vue de la baie vitrée donnant sur le lac. Il se rappelle bien cette vue imprenable, même s’ils ne sont venus qu’une seule fois ici ; tous les autres interrogatoires avaient eu lieu soit dans la grande maison de Sugar Heights soit au poste de police. Elle était devenue hystérique pendant un de ces interrogatoires, se souvient Hodges. Tout le monde me tient pour responsable, avait-elle dit. Elle s’était suicidée peu de temps après. Peut-être bien quelques semaines seulement.
« Une tasse de café, inspecteur ? C’est du jamaïcain. Excellent, à mon goût. »
Hodges a pris l’habitude de ne pas boire de café en milieu de matinée car malgré le Zantac, ça a tendance à lui donner de violentes remontées acides. Mais il accepte.
Il s’assoit dans l’un des transats près de la large baie vitrée en attendant qu’elle revienne. Il fait bon et le ciel est dégagé ; sur le lac, les voiliers glissent et dessinent des courbes comme des patineurs. Quand elle revient de la cuisine avec un plateau en argent dans les mains, Hodges se lève pour l’aider mais Janelle sourit, fait non de la tête et dépose le plateau sur la petite table basse en pliant les genoux avec une grâce infinie. Presque une révérence.
Hodges a imaginé tous les tournants que la conversation pourrait prendre, mais ce qui surgit au premier plan de son esprit est parfaitement déplacé. C’est comme si après avoir minutieusement planifié sa technique de séduction, l’objet de son désir l’avait accueilli à la porte en nuisette et stilettos.
« Je veux trouver celui qui a poussé ma sœur à se suicider, dit-elle en versant le café dans de solides chopes en porcelaine, mais je ne sais pas comment m’y prendre. Votre appel est tombé comme un message du ciel. Je pense que vous êtes l’homme qu’il me faut. »
Hodges est trop abasourdi pour parler.
Elle lui tend une chope. « Si vous voulez de la crème, il faudra vous servir vous-même. S’agissant d’additifs, je ne prends aucune responsabilité.
— Noir, c’est parfait. »
Elle sourit. Ses dents sont soit parfaites, soit parfaitement recouvertes de facettes. « Voilà qui me plaît. »
Il déguste son café, principalement pour gagner du temps mais c’est vrai qu’il est délicieux. Il s’éclaircit la voix et dit : « Madame Patterson, comme je vous l’ai déjà dit hier soir au téléphone, je ne suis plus inspecteur de police. Depuis le vingt novembre dernier, je suis redevenu un simple civil enquêtant à titre privé. Que ce soit clair entre nous. »
Elle le regarde par-dessus le bord de sa tasse. Hodges se demande si son gloss brillant laissera une trace ou si la nouvelle technologie cosmétique a rendu ce genre de petit détail obsolète. C’est une pensée débile mais Mrs Patterson est une jolie femme. Et puis il ne voit pas beaucoup de monde ces derniers temps.
« En ce qui me concerne, dit Janelle Patterson, il n’y a que deux mots qui m’importent dans ce que vous venez de dire. Enquêteur et privé. Je veux savoir qui s’est immiscé dans la vie de ma sœur, qui s’est amusé avec elle jusqu’à ce qu’elle se tue, mais ça n’intéresse pas la police. Tout ce qu’ils veulent c’est attraper l’homme qui a volé sa voiture et tué tous ces gens, oh ça oui, quant à ma sœur — veuillez m’excuser, mais ils s’en foutent. »
Hodges a beau être à la retraite, il n’en est pas moins loyal. « Ce n’est pas nécessairement vrai.
— Je savais que vous diriez ça, inspecteur…
— Juste monsieur, s’il vous plaît. Monsieur Hodges. Ou Bill, si vous préférez.
— Bill, alors. Et vous n’avez pas tort. Il y a un lien entre ces meurtres et le suicide de ma sœur, car l’homme qui a utilisé sa voiture est aussi celui qui a écrit la lettre. Et tous ces autres trucs. Ces trucs sur le site du Parapluie Bleu. »