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Doucement, s’intime Hodges. Ne fous pas tout en l’air.

« De quelle lettre parlez vous, madame Patterson ?

— Janey. Si c’est Bill pour vous, alors ce sera Janey pour moi. Attendez-moi là, je vais vous montrer. »

Elle se lève et quitte la pièce. Le cœur de Hodges bat la chamade — bien plus que lors de sa confrontation avec les trolls sous le pont autoroutier — mais il prend quand même le temps de constater que de dos, Mrs Patterson est tout aussi agréable à regarder que de face.

Tout doux, garçon, se dit-il à nouveau, puis il boit un peu plus de café. Te prends pas pour Philip Marlowe. Sa tasse est déjà à moitié vide et toujours pas de remontée acide. Pas la moindre trace. Un miracle, ce café, pense-t-il.

Elle revient en tenant deux feuilles de papier du bout des doigts avec une expression de dégoût sur le visage. « Je l’ai trouvée en mettant de l’ordre dans les papiers de Ollie. Son avocat, Mr Schron, était avec moi — il est aussi son exécuteur testamentaire, donc il était normal qu’il soit là — mais il était allé se chercher un verre d’eau à la cuisine à ce moment-là. Il ne l’a pas vue. Je l’ai cachée. » Elle dit ça de manière tout à fait détachée, sans aucune honte ni attitude de défi. « J’ai tout de suite su ce que c’était. À cause de ça. Il avait collé le même sur le volant de la voiture. Sa signature, en quelque sorte. »

Elle lui montre le smiley à lunettes noires au milieu de la première page. Hodges l’avait déjà repéré. Il a aussi reconnu la police de caractères utilisée — American Typewriter — qu’il a déjà identifiée grâce à son propre logiciel de traitement de texte.

« Quand l’avez-vous trouvée ? »

Elle réfléchit, se repassant le cours des événements. « Je suis venue pour les funérailles, fin novembre. J’ai découvert que j’étais l’unique héritière à la lecture du testament. Ça devait être la première semaine de décembre. J’ai demandé à Mr Schron si l’on pouvait repousser l’inventaire de la fortune et des biens de ma sœur à janvier car j’avais certaines choses à régler à Los Angeles. Il était d’accord. » Elle s’interrompt et regarde Hodges de ses yeux bleus lumineux, un regard franc. « J’étais en plein divorce avec mon mari, lequel était — encore une fois, veuillez m’excuser — un enfoiré de coureur de jupons et de sniffeur de coke. »

Hodges n’a aucune envie d’aborder ce sujet. « Vous êtes revenue à Sugar Heights en janvier ?

— Oui.

— Et vous avez trouvé la lettre à ce moment-là ?

— Oui.

— La police a-t-elle connaissance de l’existence de cette lettre ? »

Il connaît la réponse, depuis janvier, ça fait quatre mois maintenant, mais il doit poser la question.

« Non.

— Et pourquoi ?

— Je vous l’ai déjà dit ! Je ne leur fais pas confiance ! »

La lumière dans ses yeux déborde en même temps que ses larmes quand elle commence à pleurer.

8

Elle demande à Hodges s’il veut bien l’excuser. Il lui dit que oui, bien sûr. Et elle disparaît, probablement pour reprendre ses esprits et se rafraîchir le visage. Hodges ramasse la lettre et commence à lire tout en continuant à boire son café. Toujours aussi délicieux. Ma foi, il ne dirait pas non à un petit biscuit ou deux…

Chère Olivia Trelawney,

J’espère que vous lirez cette lettre jusqu’au bout avant de la jeter ou de la brûler. Je sais que je ne mérite pas votre considération, mais je vous supplie de me l’accorder cependant. Car voyez-vous, je suis l’homme qui a volé votre Mercedes et écrasé tous ces gens. Et maintenant je me consume comme peut-être cette lettre se consumera, mais de honte, de remords et de chagrin.

Pitié, pitié, donnez-moi une chance de tout vous expliquer ! Je sais que je n’obtiendrai jamais votre pardon, et ce n’est pas ce que je vous demande, mais si seulement vous pouviez me comprendre, ce serait suffisant. Me donneriez-vous cette chance ? S’il vous plaît ? Je suis un monstre aux yeux du public, pour les médias je ne suis qu’un fait-divers sanglant utile commercialement parlant, et pour la police je ne suis qu’un autre crèminel de plus à arrêter et à jeter en prison, mais je suis aussi un être humain, tout comme vous. Voici mon histoire.

J’ai grandi dans un foyer où régnait la violence physique et sexuelle. Mon beau-père fut le premier à abuser de moi, et vous savez ce que ma mère a fait quand elle l’a su ? Elle s’est jointe à la fête ! Avez-vous déjà cessé de lire ? Je ne vous en voudrais pas, c’est répugnant, mais j’espère que vous êtes encore là car il faut que je me libère de ce poids. Je risque de quitter le « monde des vivants » dans pas longtemps, voyez-vous, mais je ne peux pas partir sans expliquer à quelqu’un POURQUOI j’ai fait ça. Non pas que je me l’explique complètement, mais peut-être que vous, en tant que personne extérieure à la situation, saurez le faire.

C’est ici que Mister Smiley faisait son apparition.

Les violences sexuelles ont continué jusqu’à ce que mon beau-père meure d’une crise cardiaque quand j’avais 12 ans. Ma mère disait que si j’en parlais à qui-que-ce-soit, je serais tenu pour responsable, que si je montrais aux gens les cicatrices de brûlures de cigarettes que j’avais sur les bras, les jambes et les parties génitales, elle dirait que c’était moi qui l’avais fait. Je n’étais qu’un enfant et je pensais qu’elle disait la vérité. Elle disait aussi que si les gens me croyaient, elle devrait aller en prison et moi je serais envoyé dans un orphelinat (ce qui était probablement vrai).

Alors je n’ai rien dit. Quelquefois, le diable connu vaut mieux que le diable qui reste à connaître.

J’ai arrêté de grandir assez tôt et j’étais un garçon très maigre. Je ne mangeais pas beaucoup car j’étais trop anxieux, et quand je mangeais, je vomissais souvent (boulimie). D’où les persécutions que je subissais à l’école. J’ai aussi commencé à avoir des tics nerveux, comme tripoter mes vêtements et me tirer les cheveux (je m’en arrachais à pleines poignées, des fois). Ce qui déclenchait les rires, pas seulement des autres enfants mais aussi de mes professeurs.

Janey Patterson est revenue, elle boit son café en face de lui mais c’est à peine si Hodges remarque sa présence. Il repense aux quatre ou cinq interrogatoires auxquels Pete et lui ont procédé avec Mrs T. Il se souvient de la manière dont elle rajustait toujours son encolure. Ou tirait sur sa jupe. Ou la façon qu’elle avait de porter les doigts aux coins de sa bouche pincée comme pour essuyer un excès de rouge à lèvres. Ou d’enrouler une mèche de cheveux autour de son doigt et de tirer dessus. Oui, ça aussi.

Il reprend sa lecture.

Je n’ai jamais été un mauvais garçon, madame Trelawney. Je vous le jure. Je n’ai jamais torturé d’animaux ou frappé d’autres enfants encore plus petits que moi. J’étais aussi discret qu’une petite souris, essayant tant bien que mal de survivre à mon enfance en évitant les moqueries et les humiliations. En vain.

Je voulais aller à l’université mais ça m’a été refusé. C’est que, voyez-vous, je devais m’occuper de la femme qui m’avait maltraité toute mon enfance ! C’en est presque comique, vous ne trouvez pas ? Maman a fait une attaque, sûrement à cause de l’alcool. Car oui, ma mère est aussi alcoolique, ou l’était quand elle pouvait encore aller s’acheter ses bouteilles elle-même. Elle peut encore marcher un peu, mais très peu. Je dois l’aider à aller aux toilettes et l’essuyer une fois qu’elle a « fait ses besoins ». Je travaille toute la journée pour un salaire-de-misère (je sais qu’en ces temps de crise, je devrais m’estimer heureux ne serait-ce que d’avoir un emploi) puis je rentre à la maison pour m’occuper d’elle, car tout ce que je peux me permettre, c’est de faire venir une garde-malade quelques heures par semaine. C’est une vie lamentable et stupide. Je n’ai pas d’ami et aucune possibilité d’évolution dans mon travail. Si nous vivons dans une ruche, alors je ne suis qu’un pauvre malheureux bourdon.