— Ils ont dû aimer l’idée parce qu’ils proposent exactement les mêmes services, sauf qu’ils se font appeler la Cyber Patrouille et que leurs Coccinelle sont vertes au lieu de noires. Et qu’ils sont mucho indépendants. Faites un tour sur Internet et vous en trouverez au moins deux cents répertoriés rien que dans l’agglomération. Je pense que je vais me contenter des co’vées, missié Hodges. »
Jerome ferme le site du Parapluie Bleu de Debbie et revient au fond d’écran de Hodges, une photo d’Allie quand elle avait cinq ans et croyait encore que son papa était Dieu.
« Mais je prendrai mes précautions, ne vous inquiétez pas. J’ai un vieux iMac dont je me sers plus dans mon placard, y a qu’Atari Arcade dessus et deux, trois autres vieilleries. Je ferai mes recherches dessus.
— Bonne idée.
— Ce sera tout pour aujourd’hui ? »
Hodges s’apprête à dire non mais il est toujours perturbé par la Mercedes volée de Mrs T. Il y a quelque chose qui cloche là-dedans. Il le pressentait déjà à l’époque et le pressent encore plus fortement aujourd’hui — à tel point qu’il peut presque le visualiser. Mais c’est pas avec des presque qu’on remporte des peluches à la fête foraine. Il a besoin de faire part de ce quelque chose à quelqu’un et qu’on lui renvoie la balle.
« Y a peut-être autre chose », dit-il. Il est déjà en train d’imaginer une petite histoire qui reprendrait tous les points essentiels de son problème. Qui sait, peut-être que le regard neuf de Jerome repérerait un détail qui lui aurait échappé. Peu probable mais pas impossible. « J’aimerais avoir ton avis sur une question, t’as encore un peu de temps, là ?
— Bien sûr.
— OK, alors mets sa laisse à Odell. On va aller jusqu’à Big Licks. J’ai bien envie de me faire une petite glace à la fraise.
— Peut-être qu’on croisera le camion de Mister Délice en route, remarque Jerome. Ça fait une semaine qu’il fait sa tournée dans le coin et ses glaces, c’est une tuerie.
— Encore mieux, dit Hodges en se levant. C’est parti. »
12
Ils descendent la colline jusqu’au petit centre commercial à l’intersection de Harper Road et Hanover Street, Odell trottant paisiblement entre eux au bout de sa laisse détendue. Ils aperçoivent les immeubles du centre-ville, trois kilomètres en contrebas, le City Center et le Midwest Art & Culture Center dominant le bouquet de gratte-ciels. Le MACC n’est pas l’œuvre la plus remarquable de I. M. Pei, selon Hodges. Non qu’on l’ait jamais sollicité sur la question…
« Alors, c’est quoi le délire ? demande Jerome.
— Eh bien, commence Hodges, disons qu’il y a cet homme qui fréquente cette femme depuis un moment, elle habite en centre-ville. Lui-même habite à Parsonville. »
Une petite municipalité juste après Sugar Heights, pas aussi chic mais loin d’être miteuse.
« J’ai des amis qui appellent Parsonville Whiteyville, dit Jerome. J’ai entendu mon père le dire une fois, et ma mère lui a dit de la fermer avec ces conneries racistes.
— Mmh-mmh. »
C’est aussi comme ça que les amis de Jerome, ses amis noirs, doivent appeler Sugar Heights, ce qui fait penser à Hodges qu’il la joue plutôt fine jusque-là.
Odell s’est arrêté pour renifler les fleurs de Mrs Melbourne. Jerome tire sur la laisse avant qu’il ne dépose un souvenir parfumé lui aussi.
« Donc bref, résume Hodges, la dame a un appartement dans l’une des copropriétés du secteur de Branson Park — Wieland Avenue, Branson Street, Lake Avenue, cette partie de la ville.
— Chouette coin, aussi.
— Ouais, il va la voir trois ou quatre fois par semaine. Des fois, ils vont au restaurant ou au cinéma, et il passe ensuite la nuit là-bas. Quand ça lui arrive, il gare sa voiture — une BMW, une belle bagnole — dans la rue en bas de chez elle, parce que c’est un quartier sûr, bien surveillé, bien éclairé. Et puis le stationnement est gratuit de sept heures du soir à huit heures du matin.
— Si j’avais une BM, je la mettrais à l’abri dans un garage payant, et tant pis pour le stationnement gratuit, dit Jerome en tirant à nouveau sur la laisse. Odell, ça suffit ! Les bons chiens ne mangent pas dans les caniveaux. »
Odell tourne la tête et lui jette un coup d’œil rapide comme pour dire, Si tu savais tout ce que font les bons chiens.
« Ouais, les gens riches ont de drôles de conceptions de l’économie », dit Hodges en repensant à Mrs T. se justifiant de faire la même chose.
« Si vous le dites. » Ils sont presque arrivés au centre commercial. En descendant la colline, ils ont perçu plusieurs fois la musique guillerette du marchand de glaces, une fois toute proche, mais la voilà qui s’éloigne de nouveau alors que Mister Délice s’en va maintenant vers les quartiers résidentiels au nord de Harper Road.
« Donc un jeudi soir, comme d’habitude, il va voir son amie. Il se gare en bas de la rue — vers la fin de la journée, il y a tout un tas de places libres — et ferme sa voiture à clé, comme d’habitude. Ils vont au restaurant à pied, prennent un bon repas, puis rentrent chez elle. Sa voiture est bien là, il la voit avant de monter. Il passe la nuit là-bas et quand il quitte l’immeuble le lendemain matin…
— Sa BM a disparu. »
Ils sont maintenant arrivés en face du glacier. Il y a un garage à vélos juste à côté. Jerome y accroche la laisse d’Odell. Le chien s’allonge et pose son museau sur une de ses pattes.
« Non, dit Hodges, elle est toujours là. » Il trouve que c’est une sacrée bonne variante de ce qui s’est réellement passé. Il y croit presque lui-même. « Mais elle est garée dans l’autre sens, parce qu’elle est garée de l’autre côté de la rue. »
Jerome lève les sourcils.
« Ouais, je sais. Bizarre, hein ? Donc il traverse. Sa voiture a l’air intacte, fermée à clé, exactement comme il l’a laissée, sauf qu’elle n’est plus à la même place. Alors la première chose qu’il fait, c’est de vérifier s’il a bien la clé, et oui, elle est toujours dans sa poche. Alors, que diable s’est-il passé, Jerome, d’après toi ?
— Je sais pas, monsieur Hodges, on dirait une énigme à la Sherlock Holmes. Un vrai problème à résoudre en trois pipes mais je ne vais pas vous demander de ne pas m’adresser la parole pendant cinquante minutes. »
Jerome arbore un sourire que Hodges n’arrive pas vraiment à percer et qu’il n’est pas certain d’aimer. Un sourire entendu.
Hodges fouille dans les poches de son Levi’s à la recherche de son portefeuille (le costume était bien mais c’est un soulagement pour lui de retrouver son bon vieux jean et son sweat des Indians). Il sort un billet de cinq et le tend à Jerome. « Va commander, je garde Odell en attendant.
— C’est pas la peine, il bougera pas.
— J’en doute pas, mais comme ça, t’auras le temps de réfléchir à mon petit problème en faisant la queue. Imagine que t’es Sherlock, ça t’aidera peut-être.
— OK. » Tyrone Feelgood Delight sort de sa boîte. « Missié être Sherlock ! Moi simple Docteu’ Watson ! »
13
Il y a un petit square tout au bout de Hanover Street. Hodges et Jerome traversent au feu, vont se poser sur un banc et regardent une bande de jeunes collégiens aux cheveux en bataille risquer leur vie sur le bitume affaissé de la zone réservée aux skaters. Odell, lui, partage son temps entre le spectacle des skaters et celui des cônes glacés.