« T’as déjà essayé ? demande Hodges avec un signe de tête en direction des casse-cou.
— Oh non, patwon ! » Jerome le fixe avec de grands yeux écarquillés. « Moi êtwe noi’. Moi passer mon temps libwe su’ les tewains de basket ou moi couwi’ autou’ du stade. Nous les Noi’s couwi’ twès twès vite, tout le monde savoi’ ça.
— Je croyais t’avoir dit de laisser Tyrone Feelgood à la maison. »
Hodges essuie la glace qui coule le long de son cône et tend un doigt dégoulinant à Odell qui s’empresse de le nettoyer obligeamment.
« Lui veni’ tout seul, des fois ! » déclare Jerome. Puis Tyrone disparaît comme il est venu. « Y a pas d’ami, y a pas de dame amie de l’ami et y a pas de BM. Vous parlez du Tueur à la Mercedes. »
Tant pis pour sa petite fiction.
« Admettons.
— Vous enquêtez là-dessus tout seul, monsieur Hodges ? »
Hodges réfléchit très attentivement puis répète : « Admettons.
— Est-ce que le site du Parapluie Bleu de Debbie a quelque chose à voir là-dedans ?
— Admettons. »
Un des casse-cou tombe de son skate et se relève avec les deux genoux écorchés. Un autre déboule en se moquant. Casse-cou no 1 s’essuie un genou sanguinolent de la main, éclabousse Casse-cou no 2 d’un éventail de gouttelettes de sang et repart sur son skate en hurlant : « SIDA ! SIDA ! » Casse-cou no 2, carrément mort de rire, se lance à sa poursuite.
« Bande de barbares », murmure Jerome. Il se penche pour gratter Odell derrière les oreilles, puis se redresse. « Si vous voulez qu’on en parle… »
Embarrassé, Hodges l’interrompt : « Je ne pense pas qu’au point où j’en…
— Je comprends. Mais j’ai bien réfléchi à votre petit problème pendant que je faisais la queue et j’ai une question.
— Vas-y.
— Votre ami bidon, où est-ce qu’il avait son double de clé ? »
Hodges reste immobile, épaté par la vivacité d’esprit du gamin. Puis il lèche un filet de glace rose qui dégouline le long de son cône.
« Disons qu’il prétend n’en avoir jamais eu.
— Comme la propriétaire de la Mercedes l’a prétendu.
— Oui, exactement.
— Vous vous souvenez quand je vous ai dit comment ma mère s’était énervée contre mon père quand il a appelé Parsonville Whiteyville ?
— Ouais.
— Vous voulez que je vous raconte comment une fois, c’est mon père qui s’est énervé contre ma mère ? La seule fois où je l’ai entendu dire “C’est bien un truc de femme, ça.”
— Si ça a un rapport avec mon problème, oui.
— Ma mère a une Chevrolet Malibu. Rouge vif. Vous l’avez déjà vue garée dans l’allée.
— Oui.
— Mon père l’a achetée neuve il y a trois ans et l’a offerte à ma mère pour son anniversaire. Elle en a poussé des glapissements de ravissement. »
Ouais, se dit Hodges, Tyrone Feelgood s’est bel et bien fait la malle.
« Un an se passe. Aucun problème. Puis vient le moment où il faut refaire le certificat d’immatriculation. Papa dit qu’il s’en occupera en rentrant du travail. Il sort chercher les papiers de la voiture puis revient avec une clé à la main. Il est pas vraiment en rogne, juste fâché. Il lui dit que si elle laisse le double des clés dans la voiture, n’importe qui peut le trouver et s’en aller avec. Elle lui demande où il l’a trouvé. Il lui répond dans un sachet en plastique Ziploc avec sa carte grise, son assurance et le manuel d’utilisation qu’elle n’a jamais ouvert. Y avait toujours la bande de papier autour qui disait merci d’avoir acheté votre nouvelle voiture chez Lake Chevrolet. »
La glace à la fraise de Hodges continue de dégouliner mais cette fois, il ne le remarque pas, même quand elle commence à couler sur sa main.
« Dans…
— La boîte à gants, oui. Mon père lui a dit que c’était complètement irresponsable et ma mère lui a répondu… » Jerome se penche en avant, ses yeux bruns plongés dans les yeux gris de Hodges. « Elle lui a répondu qu’elle ne savait même pas qu’il était là. C’est là qu’il a dit que c’était bien un truc de femme. Ce qu’elle n’a pas du tout apprécié.
— Tu m’étonnes. »
Dans le cerveau de Hodges, tout un tas de connexions se font.
« Mon père lui dit : “Chérie, suffit que t’oublies de fermer la voiture une seule fois, qu’un drogué passe par-là, qu’il voie les loquets relevés et qu’il décide de jeter un coup d’œil à l’intérieur pour voir si y aurait pas quelque chose d’intéressant à voler. Alors il fouille dans la boîte à gants, voit la clé dans l’emballage et se tire avec la bagnole à la recherche de quelqu’un qui voudrait bien acheter une Malibu sans quasiment aucune borne au compteur.”
— Et qu’est-ce que ta mère a répondu à ça ? »
Jerome sourit. « La première chose qu’elle a faite, c’est de la lui faire à l’envers. Ma mère est championne pour ça. Elle lui a fait : “C’est toi qui as acheté cette voiture, et c’est toi qui l’as ramenée ici. Donc tu aurais dû me le dire.” Moi je suis en train de prendre mon petit-déj’ pendant ce temps, j’ai bien envie de lui dire : “Maman, si t’avais ouvert le manuel d’utilisation au moins une fois, ne serait-ce que pour vérifier ce que veulent dire toutes ces jolies petites lumières sur le tableau de bord”, mais je préfère la fermer. Mes parents ne se prennent pas souvent la tête, mais quand ça arrive, vaut mieux pas s’en mêler. Même ma sœur le sait, et elle n’a que neuf ans. »
Il vient à l’esprit de Hodges que quand Corinne et lui étaient encore mariés, c’était quelque chose qu’Alison aussi savait.
« Puis elle a ajouté que jamais elle n’oublie de verrouiller sa voiture. Ce qui, pour autant que je le sache, est vrai. Bref, la clé est maintenant suspendue à un crochet dans la cuisine. En sûreté et prête à remplacer la première en cas de perte. »
Hodges regarde les skaters sans les voir. Il se dit que la mère de Jerome n’avait pas tout à fait tort quand elle disait que son mari aurait dû lui remettre le double en même temps que la voiture, ou au moins lui dire où il se trouvait. Tu pars pas du principe que les gens vont faire un inventaire complet et tout trouver tout seuls. Mais le cas d’Olivia Trelawney était différent. Elle avait acheté elle-même sa voiture, elle aurait dû savoir.
Sauf que le vendeur avait dû la submerger d’informations pratiques sur sa luxueuse acquisition : ils sont très doués pour ça. Quand changer l’huile, comment utiliser le régulateur de vitesse et le GPS, n’oubliez pas de ranger le double des clés en lieu sûr, la prise pour brancher votre téléphone portable se trouve ici, voici le numéro de l’assistance routière si vous en avez besoin, pour les feux de brouillard, tournez la molette vers la gauche.
Hodges se rappelle très bien le jour où il avait acheté sa première voiture neuve et comment il avait laissé le torrent d’informations après-vente lui passer au-dessus de la tête — hmm-hmm, OK, d’accord, ouais —, ne pensant qu’au moment où il serait enfin au volant, goûtant le plaisir d’une conduite sans bruit de ferraille, respirant cette odeur incomparable de voiture neuve qui, pour l’acheteur, a le parfum de l’argent bien dépensé. Mais Mrs T. était obsessionnelle compulsive. Il pouvait concevoir qu’elle ait oublié le double dans la boîte à gants mais si elle avait bien retiré sa clé du contact ce jeudi soir, n’aurait-elle pas aussi verrouillé la voiture ? C’était ce qu’elle affirmait, ce qu’elle avait maintenu jusqu’au bout, et sincèrement, en y repensant…