Mais je pense que oui. Il sait où j’habite et on peut voir l’intérieur de mon salon depuis la rue, c’est donc possible.
Au lieu de l’effrayer et de le mettre mal à l’aise, l’idée d’être observé remplit Hodges d’excitation. S’il pouvait faire concorder un véhicule qu’un des vigiles de Sugar Heights aurait repéré avec un véhicule qui passerait un temps anormalement long dans Harper Road…
C’est là que le téléphone se met à sonner.
16
« Salut, m’sieur H.
— Quoi de neuf, Jerome ?
— Je suis sous le Parapluie. »
Hodges met son carnet de côté. Les quatre premières pages sont remplies de notes désordonnées, les trois suivantes sont un résumé détaillé de l’affaire — comme au bon vieux temps. Il se balance dans son fauteuil.
« Donc j’imagine que ça n’a pas fait planter ton ordinateur ?
— Niet. Pas de virus. Et j’ai déjà quatre demandes d’amis. Y en a une qui vient d’Abilene, Texas. Elle dit qu’elle s’appelle Bernice mais que je peux l’appeler Berni. Avec un i. Elle a l’air hypercanon et je vous dirai pas que je suis pas tenté mais c’est probablement un vendeur de chaussures travesti de Boston qui vit encore chez sa mère. Internet, mec — une vraie mine d’or. »
Hodges sourit.
« Bon, d’abord quelques informations générales que j’ai trouvées en farfouillant sur ledit Internet mais surtout avec l’aide de quelques geeks étudiants en informatique de l’université. Vous êtes prêt ? »
Hodges reprend son carnet et l’ouvre à une nouvelle page. « Vas-y, balance. » C’est exactement ce qu’il disait à Pete Huntley quand ce dernier avait du nouveau sur une affaire.
« OK, mais d’abord… vous savez quel est l’atout le plus précieux d’Internet ?
— Non. » Et, repensant à Janey Patterson : « Je suis de la vieille école, moi. »
Jerome rigole. « Ça, pour être de la vieille école… mais ça fait partie de votre charme. »
Hodges, ironique : « Oh, merci, Jerome.
— L’atout le plus précieux, c’est la confidentialité, et c’est aussi l’atout du Parapluie de Debbie. À côté, Facebook ressemble à une ligne téléphonique partagée des années cinquante. Des centaines de sites confidentiels dans ce genre-là sont apparus depuis le 11-Septembre. C’est l’époque où les gouvernements des pays développés ont commencé à devenir un peu trop curieux. Les Autorités craignent le Net, mec, et elles ont raison de le craindre. Bref, la plupart de ces sites qui ont une PC draconienne — PC pour politique de confidentialité — sont basés en Europe centrale. Ils sont aux sites de rencontre ce que la Suisse est aux comptes en banque. Vous me suivez ?
— Ouais.
— Les serveurs du Parapluie de Debbie sont basés à Olovo, en Bosnie. Une ville qui, jusqu’en 2005 à peu près, était principalement connue pour ses corridas. Serveurs cryptés. Je vous parle d’un niveau de sécurité digne de la NASA, là ! Le traçage est impossible, sauf si la NSA ou le Tewu — c’est l’équivalent chinois de la NSA — ont mis au point un logiciel top secret dont personne ne connaît l’existence. »
Et même si c’était le cas, pense Hodges, ils ne s’en serviraient pas dans le cadre d’une affaire comme celle du Tueur à la Mercedes.
« Ce site a une autre caractéristique, particulièrement pratique en ces temps de sextos et de scandales pédophiles. Monsieur H., ça vous est déjà arrivé de vouloir imprimer une image ou un article trouvés sur Internet, et de ne pas pouvoir y arriver ?
— Quelquefois, oui. Tu cliques sur Imprimer et l’aperçu avant impression est une page blanche. C’est énervant.
— Pareil avec le Parapluie de Debbie. » Mais Jerome n’a pas l’air énervé ; il a l’air admiratif. « J’ai fait un peu connaissance avec ma nouvelle amie Berni — vous savez, le temps qu’il fait, nos groupes préférés, ce genre de trucs — et quand j’ai voulu imprimer notre conversation, une bouche barrée d’un doigt avec écrit CHUT est apparue. Bon, vous pouvez quand même faire une copie de la conversation si vous voulez… »
Je veux, pense Hodges en regardant affectueusement son carnet rempli de notes.
« … mais il faut passer par une capture d’écran ou un truc comme ça, ce qui n’est pas franchement pratique. Vous voyez ce que je veux dire quand je parle de confidentialité ? Ces gars-là ne rigolent pas. »
Hodges voit très bien ce qu’il veut dire. Il retourne à la première page de son carnet et entoure une de ses premières notes : CALÉ EN INFORMATIQUE (MOINS DE 50 ANS ?).
« Une fois sur le site, y a deux options : S’IDENTIFIER ou CRÉER UN COMPTE. Comme j’avais pas d’identifiant, j’ai cliqué sur CRÉER UN COMPTE. Si vous voulez parler avec moi sous le Parapluie de Debbie, je suis tyrone40. Puis y a un questionnaire à remplir — âge, sexe, centres d’intérêt, tout ça quoi — et ensuite on vous demande vos coordonnées bancaires. C’est trente dollars le mois. Je l’ai fait parce que j’ai foi en votre capacité de remboursement.
— Ta foi sera récompensée, mon fils.
— Le site réfléchit pendant à peu près deux minutes — le parapluie tourne sur lui-même et l’écran indique PATIENTEZ. Puis il vous sort une liste de contacts qui ont des centres d’intérêt similaires aux vôtres. Vous en cochez deux ou trois, et bientôt vous jonglez entre les conversations.
— Est-ce que les gens peuvent s’en servir pour échanger du contenu porno ? Je sais que le site certifie que non mais…
— Pour échanger des fantasmes, oui, mais pas d’images. Même si j’imagine que certains pervers — pédophiles, fétichistes de l’écrasement ou autres — pourraient très bien rediriger leurs correspondants sur des sites où de telles images sont bel et bien disponibles. »
Hodges s’apprête à demander ce qu’est un fétichiste de l’écrasement puis décide qu’il n’a finalement pas envie de savoir.
« Donc principalement du bavardage inoffensif.
— Eh bien…
— Eh bien quoi ?
— J’imagine aussi qu’il y a des tarés qui pourraient s’en servir pour s’échanger du lourd. Genre comment construire une bombe ou ce style de trucs.
— Admettons que j’aie déjà un compte. Qu’est-ce qu’il se passe ensuite ?
— Vous en avez un ? »
L’excitation est revenue dans la voix de Jerome.
« Admettons que oui.
— Ça dépend si c’est vous qui l’avez créé ou quelqu’un qui veut discuter avec vous. Un identifiant qu’il vous aurait transmis par téléphone ou par mail. »
Hodges sourit. Jerome, en véritable enfant de son siècle, n’envisage même pas que l’information puisse encore circuler par un moyen de communication aussi désuet que la lettre.
« Disons que quelqu’un vous a créé un compte, poursuit Jerome. Le gars qui a volé la Mercedes, par exemple. Disons qu’il a envie de discuter avec vous de ce qu’il a fait. »
Jerome attend. Hodges ne dit rien mais il n’en est pas moins admiratif.
Après quelques secondes de silence, Jerome reprend : « Bon, vous pouvez pas m’en vouloir d’essayer. Bref, allez-y et entrez votre identifiant.
— Quand est-ce que je paye les trente dollars ?
— Vous ne payez rien.
— Pourquoi ?
— Parce que quelqu’un a déjà payé pour vous. » Jerome a maintenant l’air sérieux. Carrément grave. « J’ai probablement pas besoin de vous dire ça, monsieur Hodges, mais soyez prudent. Parce que si vous avez déjà un compte, c’est que ce type vous attend. »