20
À cinq kilomètres, au 49 Elm Street à Northfield, Brady Hartsfield n’arrive pas à dormir. La douleur martèle sa tête. Il pense : Frankie. Mon frère qui aurait dû mourir quand il s’est étranglé avec ce morceau de pomme. La vie aurait été tellement plus simple si les choses s’étaient passées comme ça.
Il pense à sa mère qui oublie parfois sa chemise de nuit et s’endort à poil.
Mais plus que tout, il pense au vieux flic.
Il finit par se lever et quitter sa chambre, s’arrêtant un instant devant la chambre de sa mère, l’écoutant ronfler. Le son le moins érotique de tout l’univers, se dit-il, mais il s’arrête quand même. Puis il descend, ouvre la porte du sous-sol et la referme derrière lui. Debout dans le noir, il dit : « Contrôle. » Mais sa voix est trop rauque et la pièce reste plongée dans l’obscurité. Il s’éclaircit la voix et réessaye. « Contrôle ! »
Les lumières s’allument. Chaos démarre les ordinateurs et ténèbres stoppe le compte à rebours des sept écrans. Il s’installe devant le Poste 3. Parmi la flopée d’icônes, il y a un petit parapluie bleu. Il clique dessus, sans avoir conscience qu’il retient sa respiration jusqu’à ce qu’il relâche tout son souffle dans un long râle.
kermitfrog19 veut discuter avec vous !
Voulez-vous discuter avec kermitfrog19 ?
O N
Brady clique sur O et se penche en avant. Pendant un instant, la jubilation se lit sur son visage, jusqu’à ce que la perplexité s’insinue. Et alors qu’il lit le message encore et encore, la perplexité se mue d’abord en rage puis en pure fureur.
J’ai vu pas mal d’aveux bidon dans ma vie, mais alors là, chapeau.
Je suis retraité mais pas stupide.
Des éléments de preuves prouvent que vous n’êtes pas le Tueur à la Mercedes.
Alors va te faire foutre, connard.
Brady réfrène une envie presque insurmontable de balancer son poing à travers l’écran de son ordinateur. Il reste assis au fond de sa chaise, tremblant de tous ses membres. Les yeux agrandis par la stupeur. Une minute s’écoule. Deux. Trois.
Je vais bientôt me lever de ma chaise, pense-t-il. Me lever et retourner me coucher.
Mais quel bien ça lui fera ? Il n’arrivera pas à dormir, de toute façon.
« Espèce de gros enculé, murmure-t-il, sans se rendre compte que de chaudes larmes ont commencé à perler aux coins de ses yeux. Espèce d’abruti de gros enculé de merde. C’était moi ! C’était moi ! C’était moi ! »
Des éléments de preuves.
C’est impossible.
Il ne veut pas rater l’occasion de faire du mal à ce gros tas de vieux flic et avec cette idée, la capacité à réfléchir lui revient. Comment s’y prendre ? Il considère la question pendant près d’une demi-heure, envisageant puis rejetant différents scénarios. La réponse, quand elle lui vient, est d’une élégante simplicité. L’ami du gros flic — son seul ami, d’après ce que Brady a pu constater — est un petit nègre avec un nom de Blanc. Et qu’est-ce que ce petit nègre aime par-dessus tout ? Qu’est-ce que la famille du petit nègre aime par-dessus tout ? Le setter irlandais, bien sûr. Odell.
Brady repense à son vieux fantasme des glaces empoisonnées et se met à rire. Il repart sur Internet et commence ses recherches.
Mes petites vérifications préalables, se dit-il, et il sourit.
Au bout d’un moment, il s’aperçoit que sa migraine a disparu.
APPÂT EMPOISONNÉ
1
Il ne faut pas longtemps à Brady Hartsfield pour décider de la manière dont il s’y prendra pour empoisonner Odell, l’ami à poils de Jerome Robinson. Et ça aide que Brady soit aussi Ralph Jones, un double fictif avec juste ce qu’il faut de crédit fidélité — et une carte Visa avec haut plafond de retrait — pour pouvoir passer commande sur des sites tels qu’Amazon et eBay. La plupart des gens ne savent pas à quel point il est facile de se créer un avatar. Il suffit de payer ses factures. Sinon, on peut se faire démasquer en un rien de temps.
Sous le nom Ralph Jones, il commande une boîte d’un kilo de Gopher-Go et donne l’adresse de la boîte postale de Ralphie, le Speedy Postal près de Discount Electronix.
Le principe actif du Gopher-Go est la strychnine. Brady recherche sur le Net les effets d’un empoisonnement à la strychnine et découvre avec délectation qu’Odell passera un long et douloureux quart d’heure. Vingt minutes environ après l’ingestion, la victime commence à présenter des spasmes musculaires au niveau du cou et de la tête. Les spasmes se propagent ensuite très rapidement au reste du corps. La bouche s’étire en un rictus (chez les humains, en tout cas ; pour ce qui est des chiens, Brady ne sait pas). Il peut y avoir des vomissements mais à ce stade de l’intoxication, trop de poison a été assimilé par le corps et il est déjà trop tard. Les convulsions s’installent et empirent jusqu’à ce que la colonne vertébrale se cambre brutalement et reste bloquée. Il arrive que l’épine dorsale se rompe carrément. Quand la mort survient — comme une délivrance, Brady n’en doute pas —, c’est par asphyxie. Le système nerveux chargé d’amener l’oxygène aux poumons déclare forfait.
Brady a tellement hâte.
Heureusement, il n’aura pas à attendre longtemps, se dit-il alors qu’il éteint ses sept ordinateurs et remonte les escaliers. Il devrait recevoir son petit colis la semaine prochaine. La meilleure façon de faire avaler ce truc au clébard serait de le mélanger à une délicieuse et juteuse boulette de steak haché. Tous les chiens aiment le steak haché, et Brady sait exactement comment il livrera sa friandise à Odell.
Barbara Robinson, la petite sœur de Jerome, et son amie Hilda adorent aller au Zoney’s GoMart, la supérette à quelques rues de chez les Robinson. Elles disent que c’est parce qu’elles aiment leur Icee au raisin, mais si elles aiment tant y aller, c’est parce qu’elles y retrouvent leurs autres petites copines. Là-bas, elles s’assoient sur le muret du parking de quatre places derrière la supérette, six petites poulettes piaillant, rigolant et s’échangeant des bonbons. Brady les voit souvent quand il passe au volant de son camion de Mister Délice. Il leur fait coucou de la main et elles lui font coucou en retour.
Tout le monde aime le marchand de glaces.
Mrs Robinson autorise ces sorties une à deux fois par semaine (Zoney’s n’est pas un repère de drogués ; elle a probablement enquêté elle-même là-dessus) mais pose certaines conditions que Brady n’a aucun mal à imaginer. Barbara ne doit jamais y aller seule ; elle doit revenir au bout d’une heure maximum ; elle et ses copines doivent toujours prendre Odell. Les chiens ne sont pas autorisés chez GoMart, c’est pourquoi Barbara l’attache à la poignée de la porte des toilettes extérieures pendant qu’elle et Hilda vont acheter leur granité au raisin.
C’est là que Brady — dans sa propre voiture, une Subaru banale — jettera la boulette de viande létale à Odell. C’est un gros chien : l’agonie pourrait durer vingt-quatre heures. Brady l’espère. Le chagrin a son propre pouvoir de contagion bien rendu par l’adage la merde a tendance à s’étaler. Plus Odell souffrira, plus la petite négresse et son grand frère souffriront. Jerome fera part de son chagrin au vieux flic, alias Kermit William Hodges, qui comprendra alors que le chien est mort par sa faute, simple vengeance pour lui avoir envoyé ce message rageant et irrespectueux. Quand Odell mourra, le gros flic saura…