Les yeux écarquillés par son début de prise de conscience, Brady s’arrête en plein milieu de l’escalier du premier étage, écoutant les ronflements de sa mère en bruit de fond.
Le gros saura.
Et ça pose un problème, non ? Car chaque action entraîne son lot de conséquences. C’est la raison pour laquelle Brady a pu imaginer empoisonner la cargaison de glaces qu’il vend aux mioches mais qu’il ne le fera probablement pas. Pas tant qu’il voudra faire profil bas, en tout cas, et pour l’instant, c’est bien ce qu’il compte faire.
Apparemment, Hodges n’a toujours pas montré la lettre à ses anciens collègues de boulot. Au début, Brady pensait que Hodges voulait que ça reste entre eux, qu’il voulait peut-être essayer de coincer le Tueur à la Mercedes tout seul et s’octroyer ainsi un dernier moment de gloire post-retraite, mais Brady n’est pas si bête. Pourquoi est-ce que ce putain d’Off-Ret chercherait à le coincer s’il pense avoir affaire à un imposteur ?
Brady n’arrive pas à comprendre comment Hodges a pu en venir à cette conclusion alors que lui, Brady, savait pour le bonnet de douche et la javel, détails qui n’ont jamais été révélés à la presse. Or c’est ce qu’il a conclu. Si Brady empoisonne Odell, Hodges appellera ses copains flics à la rescousse. À commencer par son ancien coéquipier, Huntley.
Pire, ça pourrait donner à l’homme que Brady tente de pousser au suicide une nouvelle raison de vivre, renversant l’effet escompté de la lettre si savamment composée. Ce serait totalement injuste. Pousser la connasse de Trelawney à bout avait été le plus grand kif de toute sa vie, bien plus grand (pour des raisons qu’il ne comprend pas et ne souhaite pas élucider) que de tuer tous ces gens avec sa voiture, et il voulait revivre ça.
Que l’inspecteur en chef de l’enquête se suicide : quel triomphe ce serait !
Brady n’a pas bougé, il réfléchit intensément.
Il se peut que le gros enfoiré saute quand même le pas, se dit-il. Tuer le chien pourrait être le dernier petit coup de pouce dont il a besoin.
Sauf qu’il n’y croit pas vraiment et que sa tête se remet à palpiter comme pour le mettre en garde.
Il ressent une soudaine et terrible envie de redescendre au sous-sol, d’aller sur le site du Parapluie de Debbie et de demander au vieux flic de quels putains « d’éléments de preuves » il parle pour que lui, Brady, puisse les démolir. Mais ce serait une grave erreur. Il aurait l’air suppliant, voire désespéré.
Va te faire foutre, connard.
Mais c’était moi ! J’ai risqué ma liberté, j’ai risqué ma vie, et je l’ai fait ! Tu peux pas me l’enlever ! C’est injuste !
Sa tête le lance à nouveau.
Espèce d’enfoiré de fils de pute, pense-t-il. D’une manière ou d’une autre, tu vas payer, mais pas avant que je crève le chien. Peut-être que je crèverai aussi ton nègre. Peut-être toute sa famille. Et après ça, tout un tas d’autres gens. Suffisamment pour qu’à côté, le Massacre du City Center ait l’air d’un pique-nique.
Il retourne dans sa chambre et s’allonge sur son lit en sous-vêtements. Sa tête le lance à nouveau et ses bras tremblent (comme si c’était lui qui avait ingéré de la strychnine). Il n’a plus qu’à attendre et agoniser jusqu’au petit matin, à moins que…
Il se lève et redescend le couloir. Il reste devant la porte ouverte de la chambre de sa mère pendant au moins quatre minutes puis capitule et entre. Il s’allonge à côté d’elle et son mal de tête commence à se dissiper presque aussitôt. Peut-être que c’est la chaleur du lit. Peut-être que c’est son odeur — shampoing, lait pour le corps, vapeurs d’alcool. Les deux, probablement.
Elle se retourne. Ses yeux grands ouverts brillent dans le noir. « Oh, mon lapin. Ça recommence ?
— Oui. » Il sent les larmes lui brûler les yeux.
« Une Petite Sorcière ?
— Non, une Grande Sorcière, cette fois.
— Tu veux que je t’aide ? » Elle connaît déjà la réponse ; elle la sent palpiter contre son ventre. « Tu en fais tellement pour moi, dit-elle avec tendresse. Laisse-moi faire au moins ça pour toi. »
Il ferme les yeux. Son haleine est chargée d’alcool mais ça ne le dérange pas même si d’habitude, il déteste. « D’accord. »
Elle s’occupe de lui prestement et d’une main experte. Ça ne prend pas longtemps. Ça ne prend jamais longtemps.
« Voilà, dit-elle. Dors maintenant, mon lapin. »
Et il s’endort, presque immédiatement.
Quand il se réveille à la lueur du jour, elle ronfle de nouveau, une mèche de cheveux collée au coin de la bouche. Il sort du lit et retourne dans sa chambre. Il a les idées claires. Son poison pour rongeurs à la strychnine est en route. Quand il arrivera, il empoisonnera le chien, et au diable les conséquences. Au diable les putains de conséquences. Quant à ces sales nègres petits-bourgeois avec leurs noms de blancs, on s’en fout. Le gros viendra ensuite, mais seulement après qu’il aura eu pleinement l’occasion d’éprouver la douleur de Jerome et le chagrin de Barbara, et peu importe qu’il se suicide ou non. L’important, c’est qu’il disparaisse. Et après ça…
« Quelque chose de grand, dit-il en enfilant un jean et un T-shirt blanc. Des flammes de gloire. » Quel genre de flammes exactement, il ne sait pas encore ; mais c’est pas grave, il a le temps. D’abord, il doit régler quelque chose. Il faut qu’il démolisse les soi-disant « éléments de preuves » de Hodges et qu’il réussisse à le convaincre que c’est lui, Brady, le Tueur à la Mercedes, le monstre que Hodges n’a jamais réussi à attraper. Il faut qu’il remue le couteau dans la plaie jusqu’à ce que ça saigne. C’est quelque chose qu’il doit faire car si Hodges croit à ces « éléments de preuves » bidon, les autres flics — les vrais flics — y croiront aussi. Et c’est inacceptable. Il faut…
« Que je sois crédible ! s’exclame Brady, seul dans la cuisine. Il faut que je sois crédible ! »
Il entreprend de se confectionner le petit-déjeuner : œufs, bacon. L’odeur pourrait monter jusqu’à maman et lui donner envie. Et si elle se lève pas, pas grave. Il mangera sa part. Il est affamé.
2
Cette fois-ci ça marche, même si Deborah Ann apparaît encore endormie et qu’elle n’a pas fini de nouer son peignoir. Elle a les yeux rouges, les joues pâles et les cheveux dans tous les sens. Elle ne connaît plus les durs lendemains de cuite, pas vraiment, son cerveau et son corps sont trop habitués à l’alcool, mais elle passe toutes ses matinées dans une espèce de flou artistique à regarder des jeux télévisés et à gober des anti-acides. Vers deux heures de l’après-midi, quand le monde commence à retrouver de sa netteté, elle se sert son premier verre de la journée.
Si elle se rappelle ce qui s’est passé la veille au soir, elle n’en parle pas. Le fait est qu’elle n’en parle jamais. Aucun d’eux n’en parle.