On ne parle jamais de Frankie, non plus, pense Brady. Qu’est-ce qu’on pourrait bien dire ? Dis donc, c’est dommage quand même cette chute qu’il a faite ?
« Sent bon, dit-elle. Y en a pour moi ?
— Autant que tu veux. Café ?
— S’il te plaît. Beaucoup de sucre. »
Elle s’assoit à la table de la cuisine et fixe la télévision posée sur le comptoir. Elle n’est pas allumée mais elle la fixe quand même. Pour ce que Brady en sait, elle croit peut-être qu’elle est allumée.
« T’as pas mis ton uniforme », dit-elle — parlant de sa chemise bleue avec DISCOUNT ELECTRONIX imprimé sur la poche. Il en a trois dans sa penderie. C’est lui qui les repasse. Comme l’aspirateur et la lessive, le repassage n’est vraiment pas le truc de maman.
« Je commence qu’à dix heures », répond-il. Et comme s’il venait de prononcer les mots d’une incantation magique, son téléphone sort de sa veille et se met à vibrer de l’autre côté du comptoir. Il l’attrape juste avant qu’il ne tombe par terre.
« Réponds pas, mon lapin. Fais comme si on était sortis pour le petit-déjeuner. »
C’est tentant mais Brady est tout aussi incapable de laisser un téléphone sonner qu’il est incapable d’abandonner son projet, confus et changeant, de destruction grandiose. Il regarde le numéro entrant et n’est pas étonné de voir TONES affiché à l’écran. Anthony « Tones » Frobisher, le grand chef suprême de Discount Electronix (celui de Birch Hill seulement).
Il décroche et dit : « C’est pas l’heure, Tones.
— Je sais mais j’ai besoin de toi pour un dépannage. J’ai vraiment, vraiment besoin de toi. » Tones n’a aucun droit de faire venir Brady plus tôt, d’où le ton suppliant. « Et puis c’est Mrs Rollins, tu sais qu’elle laisse toujours un bon pourboire. »
Évidemment qu’elle laisse un bon pourboire, elle habite à Sugar Heights. La Cyber Patrouille fait beaucoup de dépannages du côté de Sugar Heights, et parmi leurs clients — parmi les clients de Brady — il y a eu la défunte Olivia Trelawney. Il avait fait deux dépannages chez elle après qu’ils avaient commencé à discuter sous le Parapluie Bleu de Debbie, et quel pied il avait pris. De voir tout le poids qu’elle avait perdu. De voir à quel point ses mains s’étaient mises à trembler. Et puis, avoir accès à son ordinateur avait bien élargi son champ d’action.
« Je sais pas Tones… » Mais il sait très bien qu’il ira, et pas seulement parce que Mrs Rollins laisse de bons pourboires. C’est toujours un plaisir de passer devant le 729 Lilac Drive et de se dire : c’est moi qui suis la cause de ces volets fermés. Tout ce que j’ai eu à faire, c’est ajouter un seul petit programme à son Mac.
Les ordinateurs, quelle merveille.
« Écoute, Brady, si tu fais ça pour moi, je te laisse ta journée. Qu’est-ce que t’en dis ? Ramène-moi juste la Coccinelle et après t’es libre de traîner où tu veux en attendant l’heure de grimper dans ton ridicule fourgon à glaces.
— Pourquoi tu demandes pas à Freddi ? »
Provocation pure et simple. Si Tones avait pu envoyer Freddi, elle serait déjà en route.
« Elle a appelé pour dire qu’elle était malade. Règles douloureuses. Bien sûr, c’est des conneries. Je le sais, elle le sait, et elle sait que je sais, mais elle portera plainte pour harcèlement sexuel si je mets sa parole en doute. Et ça aussi, elle sait que je le sais. »
Maman voit Brady sourire et sourit en retour. Elle lève une main, ferme le poing et tourne. Serre-lui les couilles, mon lapin. Brady étouffe un rire. M’man a beau être alcoolique, ne cuisiner qu’une à deux fois par semaine et être emmerdante à souhait, des fois, elle peut lire en lui comme dans un livre ouvert.
« D’accord, dit Brady. Je peux y aller avec ma voiture ?
— Tu sais que je ne peux pas te rembourser les frais de déplacement sur ton véhicule personnel, répond Tones.
— Et puis c’est le règlement de l’entreprise, c’est ça ?
— Eh bien… oui. »
Schyn Ltd., la société mère allemande de DE, considère que les Coccinelle Cyber Patrouille sont une bonne publicité pour la compagnie. Freddi Linklatter, elle, considère que quiconque veut d’un type conduisant une Coccinelle vert morve pour réparer son ordinateur est cinglé, et sur ce point-là, Brady la rejoint entièrement. Toujours est-il qu’il doit y avoir un paquet de gens cinglés dehors car ils ne manquent jamais de clients.
Bien que très peu lâchent d’aussi bons pourboires que Paula Rollins.
« OK, concède Brady. Mais tu me revaudras ça.
— Merci, mon pote. »
Brady raccroche sans prendre la peine d’ajouter : J’suis pas ton pote et on le sait tous les deux.
3
Paula Rollins est une blonde bien roulée qui vit dans un manoir de seize pièces de style Tudor à trois rues de la bicoque de feu Mrs T. Et elle a ces seize pièces pour elle toute seule. Brady ne sait pas vraiment ce qu’elle fait dans la vie mais il imagine qu’elle doit être la deuxième ou troisième ex-femme-trophée d’un type plein aux as et qu’elle a dû gagner le gros lot au moment du divorce. Peut-être que le type en question était trop obnubilé par son énorme paire de seins pour s’intéresser au contrat de mariage. Brady s’en fout pas mal à vrai dire, tout ce qu’il sait, c’est qu’elle a toujours du liquide sur elle et qu’elle n’a jamais essayé d’abuser de ses formes avec lui. C’est bien. Il n’est pas intéressé par les rondeurs de Mrs Rollins.
Quoique là, elle l’attrape carrément par la main et le tire presque à l’intérieur.
« Oh… Brady ! Dieu merci ! »
On dirait une femme qui vient de passer trois jours sur une île déserte sans boire ni manger, mais il remarque le petit temps d’arrêt avant qu’elle prononce son nom et le petit coup d’œil jeté à son badge, même s’il est déjà venu ici une bonne demi-douzaine de fois. (Et Freddi aussi, d’ailleurs ; Paula Rollins est une tueuse d’ordis en série.) Ça lui est égal qu’elle ne se souvienne pas de lui. Brady aime se faire oublier.
« Je… je ne sais pas ce qui cloche ! »
Comme si cette pauvre conne l’avait jamais su. La dernière fois qu’il est venu, il y a six semaines, elle était convaincue qu’un virus avait bouffé tous ses fichiers alors que ce n’était qu’une panique du noyau. Brady l’avait gentiment chassée du bureau et lui avait promis (sans grand optimisme) de faire tout ce qu’il pourrait. Puis il s’était installé, avait redémarré l’ordinateur et avait surfé un moment sur le Net avant de l’appeler et de lui annoncer qu’il avait réussi à résoudre le problème juste à temps. Une demi-heure de plus et elle aurait vraiment perdu tous ses dossiers. Elle lui avait donné quatre-vingts dollars de pourboire. Maman et lui étaient allés au restaurant ce soir-là et avaient partagé une bouteille de champagne pas mal du tout.
« Dites-moi tout, dit Brady, aussi grave qu’un neurochirurgien.
— Je n’y ai même pas touché », gémit-elle.
Elle gémit tout le temps. Comme la plupart de ses clients. Et pas seulement les femmes. Rien ne peut émasculer un cadre supérieur plus rapidement que la possibilité que tout le contenu de son MacBook se soit volatilisé au paradis des données informatiques.
Elle l’entraîne à travers le salon (aussi long que le wagon-restaurant d’un Amtrak) puis dans son bureau.