« J’ai fait le ménage, les vitres, l’aspirateur — je ne laisse jamais la femme de ménage entrer dans mon bureau — et quand j’ai voulu aller voir mes mails, impossible d’allumer ce satané ordinateur !
— Mmmh, étrange. »
Brady sait que Mrs Rollins a une femme de ménage latino, mais apparemment, la bonne est interdite de bureau. Ce qui est tant mieux pour elle, car Brady a déjà repéré d’où vient le problème, et si la bonne en avait été responsable, elle se serait probablement fait virer.
« Vous allez pouvoir réparer ça, hein, Brady ? » Baignés de larmes, les yeux bleus de Mrs Rollins n’ont jamais paru aussi grands. Brady a une soudaine vision du personnage de Betty Boop que l’on peut encore voir dans ces vieux dessins animés sur YouTube, pense Poo-poo-pee-doo ! et doit se retenir de rire.
« Je vais essayer, en tout cas, répond-il valeureusement.
— Il faut que je file chez Helen Wilcox, de l’autre côté de la rue, j’en ai pour une minute. Il y a du café frais dans la cuisine, si vous voulez. »
Sur ce, elle disparaît et le laisse seul dans sa grande et luxueuse maison, avec Dieu sait combien de bijoux de valeur éparpillés à l’étage. Mais elle n’a rien à craindre de lui. Brady ne volerait jamais rien chez un de ses clients. Il pourrait être pris la main dans le sac. Et même s’il ne se faisait pas prendre, qui serait le principal suspect, d’après vous ? Sans déconner, il avait pas fauché tous ces crétins de demandeurs d’emploi au City Center pour se faire arrêter pour le vol d’une paire de boucles d’oreilles en diamants qu’il ne saurait même pas comment refourguer.
Il attend que la porte de derrière claque et va à la fenêtre du salon pour la regarder trimballer ses nichons de première classe de l’autre côté de la rue. Une fois qu’elle est hors de vue, il retourne dans le bureau, se met à quatre pattes et rebranche l’ordinateur. Elle a dû tirer sur la prise pour pouvoir passer l’aspirateur et oublier de la rebrancher…
L’écran s’allume et lui demande d’entrer un mot de passe. Nonchalamment, juste pour passer le temps, il tape PAULA et son bureau apparaît, ainsi que tous ses dossiers personnels. Putain, les gens sont vraiment bêtes.
Il va sur le site du Parapluie de Debbie pour voir si le vieux flic a posté quelque chose d’autre. Aucun nouveau message, mais sur un coup de tête, Brady décide finalement de lui répondre. Et pourquoi pas ?
Au lycée, il avait appris que dans son cas, il n’est pas forcément bon de trop réfléchir avant d’écrire. Trop de nouvelles idées surgissent et commencent à interférer les unes avec les autres. Il vaut mieux se lancer. C’est comme ça qu’il avait décidé d’écrire à Olivia Trelawney, chauffé à blanc — white heat, baby — et c’est aussi comme ça qu’il avait écrit à Hodges, même s’il s’était relu plusieurs fois pour s’assurer de garder une certaine cohérence dans son style.
C’est le même style qu’il utilise maintenant, sauf que cette fois, il essaie de la faire courte.
Et comment j’aurais su pour le bonnet de douche et la javel, Inspecteur Hodges ? ÇA c’étaient des éléments de preuves jamais divulgués à la presse et à la télé. Vous dites que vous n’êtes pas stupide mais ÇA M’EN A TOUT L’AIR. Je pense que c’est toute cette télé que vous regardez qui vous a pourri le cerveau.
QUELS éléments de preuves ?
JE VOUS METS AU DÉFI DE RÉPONDRE.
Brady relit son message et ne fait qu’un seul petit changement : il rajoute des traits d’union à bonnet-de-douche. Il ne pense pas qu’il éveillera un jour les soupçons, mais si jamais c’était le cas, il sait qu’on lui demanderait de fournir un échantillon de son écriture. Il aimerait presque que ce jour arrive. Il portait un masque le jour du massacre et la plume du Tueur à la Mercedes en est un autre.
Il appuie sur ENVOYER puis déroule l’historique de Mrs Rollins. Il s’immobilise un instant, amusé, quand il voit plusieurs entrées pour le site Nœud Papillon et Queue-de-Pie. Il sait de quoi il s’agit car Freddi Linklatter lui en a déjà parlé : un service d’escortes masculines. Il semblerait que Mrs Rollins ait une vie secrète.
Mais n’est-ce pas le cas de tout un chacun ?
Ça ne le regarde pas. Il efface les traces de son passage sous le Parapluie Bleu de Debbie puis ouvre sa caisse de travail et en sort tout un tas de merdes : des CD-ROM, un modem (cassé, mais ça, elle ne le sait pas), plusieurs clés USB et un régulateur de tension qui n’a absolument aucun lien avec l’informatique mais rajoute au côté technologique. Il sort aussi un livre de poche de Lee Child et lit jusqu’à ce qu’il entende sa cliente rentrer par la porte arrière, vingt minutes plus tard.
Quand Mrs Rollins passe la tête par la porte du bureau, le livre est hors de vue et Brady est en train de ranger tout son bordel. Elle le gratifie d’un sourire inquiet. « Bonnes nouvelles ?
— C’était plutôt mal parti, dit Brady. Mais j’ai pu identifier le problème. L’interrupteur de déconnexion était usé et bloquait votre circuit. Dans un cas de figure pareil, si l’ordinateur démarre, vous risquez de perdre toutes vos données, c’est pourquoi l’ordinateur est généralement programmé pour ne pas démarrer. » Il la regarde d’un air grave. « Il se peut même que la maudite machine prenne feu. C’est déjà arrivé.
— Oh… mon… Dieu, souffle-t-elle en chargeant chaque mot d’une intensité dramatique et en plaçant une main haut sur sa poitrine. Vous êtes sûr que c’est bon ?
— Impec. Vérifiez vous-même. »
Il allume l’ordinateur et détourne poliment le regard pendant qu’elle entre son mot de passe à la con. Elle ouvre quelques dossiers puis se tourne vers lui, tout sourire. « Brady, vous êtes un don du ciel.
— Ma mère disait la même chose jusqu’à ce que j’achète mes premières bières. »
Elle éclate de rire comme si c’était le truc le plus drôle qu’elle ait jamais entendu. Brady aussi rigole, parce que tout d’un coup, il a une vision : elle allongée et lui à genoux sur ses épaules, lui enfonçant un de ses couteaux de cuisine bien profond dans sa bouche hurlante.
Il sent presque le cartilage céder.
4
Hodges lit la réponse du Tueur à la Mercedes quelques minutes seulement après que Brady a cliqué sur ENVOYER ; ces temps-ci, il vérifie le site du Parapluie de Debbie très fréquemment.
Un grand sourire lui vient aux lèvres, un sourire qui lui adoucit les traits du visage et le rend presque beau. Ils viennent officiellement d’entamer leur relation : Hodges le pêcheur et Mr Mercedes le poisson. Mais un poisson rusé, se dit Hodges, un poisson qui, dans un mouvement brusque et soudain, est capable de casser la ligne à tout moment. Il faudra le manipuler très prudemment, le remonter à la surface doucement. Si Hodges est habile, s’il est patient, tôt ou tard, Mr Mercedes finira par accepter de le rencontrer. Hodges en est persuadé.
Car s’il n’arrive pas à me pousser au suicide, alors il ne lui restera plus qu’une solution, le meurtre.
Le plus intelligent à faire pour Mr Mercedes serait de couper tout contact ; de tourner les talons et de rebrousser chemin. S’il fait ça, la piste se perdra. Mais il ne le fera pas. Il est furieux et ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Hodges se demande si Mr Mercedes sait à quel point il est cinglé. Et s’il le sait, alors il y a dans son message une pépite d’information pure et dure :