Je pense que c’est toute cette télé que vous regardez qui vous a pourri le cerveau.
Jusqu’à ce matin, Hodges suspectait seulement Mr Mercedes de l’espionner ; maintenant il en est sûr. Le fils de pute est passé devant chez lui, et pas qu’une fois.
Il attrape son carnet et commence à griffonner des réponses possibles. Il faut qu’il en choisisse une bonne parce que son poisson est en train de mordre à l’hameçon. La douleur le rend fou, même s’il ne sait pas encore très bien ce qui lui arrive. Il faut le pousser à bout avant qu’il ne comprenne, ce que signifie prendre un risque. Hodges doit tirer sur la ligne pour enfoncer l’hameçon plus profondément, au risque de casser le fil. Mais comment… ?
Hodges se souvient de quelque chose qu’a dit Pete Huntley pendant leur repas, juste une remarque en passant, et la réponse vient à lui. Hodges écrit sur son bloc, réécrit, puis peaufine. Il relit le message dans sa totalité ; il est content de lui. Concis et provocateur. T’as oublié un truc, ducon. Un truc qu’un imposteur ne pourrait pas savoir. Ou un non-imposteur en l’occurrence… sauf si Mr Mercedes a inspecté l’arme de son crime de fond en comble avant de prendre la route, et Hodges est prêt à parier que non.
S’il se trompe, la ligne cède et le poisson file. Mais comme on dit, qui ne tente rien n’a rien.
Il a envie d’envoyer le message tout de suite mais il sait que c’est une mauvaise idée. Laissons le poisson tourner encore un peu en rond avec cet horrible hameçon dans la bouche. La question, c’est quoi faire en attendant ? La télé ne l’a jamais aussi peu attiré…
Il a une idée — depuis ce matin, ça fuse — et ouvre le tiroir du bas de son bureau. Là, il y a un carton rempli de petits blocs-notes, ceux qu’il utilisait quand lui et Pete partaient faire du porte-à-porte. Il ne pensait pas en avoir à nouveau l’utilité mais il en sort un et le range dans la poche arrière de son chino.
Ça rentre parfaitement.
5
Hodges descend la rue et, à peu près à mi-chemin dans Harper Road, il commence à frapper aux portes, exactement comme à l’époque. Traversant et retraversant la rue, n’oubliant personne, faisant demi-tour s’il le faut. On est en semaine et il est étonné du nombre de gens qui lui ouvrent leur porte. Il y a des mères au foyer, mais la plupart sont des retraités comme lui, suffisamment chanceux pour avoir fini de payer leur maison avant que l’économie ne s’effondre, mais pas en pleine forme pour autant. Ne vivant pas forcément au jour le jour ni même à la petite semaine, d’accord, mais devant quand même surveiller leurs dépenses de près entre les courses et tous ces médicaments dont ont besoin les vieux.
Son histoire est simple, car la simplicité est toujours ce qu’il y a de mieux. Il y a eu des cambriolages à quelques rues de là — probablement des jeunes — et il fait le tour du quartier pour savoir si quelqu’un a repéré des véhicules suspects ces derniers temps. Qui auraient peut-être même roulé en dessous des trente kilomètres-heure autorisés. Il n’a pas besoin d’en dire plus ; tous regardent les séries policières et savent ce que « repérer les lieux » veut dire.
Il leur montre son badge avec la mention RETRAITÉ tamponnée en rouge sur son nom et ses signes distinctifs en dessous de sa photo. Il veille bien à préciser que non, il n’est pas envoyé par la police (la dernière chose dont il a besoin c’est que l’un de ses voisins appelle le commissariat de Murrow Street pour vérifier ses dires), que c’est son initiative personnelle. Après tout, lui aussi habite dans le quartier, il a donc un intérêt personnel à y faire respecter la sécurité.
Mrs Melbourne, la veuve dont les fleurs fascinaient tant Odell, l’invite à prendre un café et des biscuits. Hodges accepte parce qu’elle a l’air seule. C’est la deuxième fois qu’il discute vraiment avec elle et il se rend compte très rapidement qu’elle est excentrique au mieux, folle à lier au pire. Mais éloquente. Il doit lui accorder ça. Elle lui parle des 4 × 4 noirs qu’elle a remarqués (« Avec vitres teintées, on ne voit rien à travers, exactement comme dans 24 heures chrono ») et de leurs antennes spéciales. Des « antennes-fouets », comme elle dit, et elle balance la main d’avant en arrière pour illustrer son propos.
« Mmh-mmh, acquiesce Hodges. Je prends note. » Il tourne une page de son bloc-notes et écrit Il faut que je me barre d’ici sur une nouvelle page.
« C’est une excellente idée, s’exclame-t-elle avec enthousiasme. Je voulais aussi vous dire à quel point j’ai été désolée quand votre femme vous a quitté, inspecteur Hodges. Elle vous a bien quitté, n’est-ce pas ?
— Nous avons convenu de disconvenir, répond Hodges avec une cordialité qu’il ne ressent pas.
— Je suis tellement contente de savoir que vous gardez un œil sur le quartier. Un autre biscuit ? »
Hodges regarde sa montre, referme son bloc-notes et se lève. « J’adorerais mais je ferais mieux de filer. J’ai un rendez-vous. »
Elle scrute son embonpoint et dit : « Chez le docteur ?
— Chiropracteur. »
Elle fronce les sourcils, transformant son visage en coquille de noix avec des yeux.
« Attention, inspecteur Hodges, ces gens-là sont de dangereux charlatans. Certaines personnes se sont allongées sur leur table et n’ont plus jamais remarché. »
Elle le raccompagne jusqu’à la porte. À peine a-t-il posé le pied sous le porche qu’elle dit : « Si j’étais vous, je surveillerais ce marchand de glaces, aussi. En ce moment, on dirait qu’il est tout le temps là. Pensez-vous qu’ils font attention à qui ils embauchent pour conduire leurs petites camionnettes, chez Loeb’s Ice Cream ? Eh bien moi, je l’espère, car celui-ci est suspect. Il pourrait très bien être un pédorasta pour ce que j’en sais.
— Je suis sûr que leurs conducteurs ont des références mais j’y jetterai un œil.
— Encore une excellente idée ! » s’exclame-t-elle.
Hodges se demande ce qu’il ferait si elle sortait un grand crochet comme dans ces vieux vaudevilles pour essayer de le ramener à l’intérieur. Un souvenir d’enfance lui revient : la sorcière dans Hänsel et Gretel.
« Aussi — je viens juste d’y penser —, j’ai vu plusieurs camionnettes passer ces derniers temps. On dirait des camionnettes de livraison — il y des noms de sociétés dessus — mais n’importe qui peut s’inventer une entreprise, vous ne croyez pas ?
— C’est toujours possible, oui, dit Hodges en descendant les marches.
— Vous devriez passer au dix-sept, aussi. » Elle pointe un doigt vers le bas de la colline. « C’est tout en bas, presque au niveau de Hanover Street. Il y a toujours des gens qui traînent là-bas, le soir, et de la musique. » Elle se balance dans l’embrasure de la porte, exécutant presque une révérence. « C’est peut-être un repaire de drogués. De vendeurs de crack. »
Hodges la remercie pour le conseil et traverse diligemment la rue. Des 4 × 4 noirs et Mister Délice, se dit-il. Et des camionnettes de livraison pleines de terroristes d’al-Qaida.
De l’autre côté de la rue, il trouve un papa au foyer, un certain Alan Bowfinger. « À ne pas confondre avec Goldfinger », dit l’intéressé en l’invitant à s’asseoir sur l’une des chaises de jardin installées du côté ombragé de la maison. Hodges accepte avec joie.
Bowfinger lui explique qu’il gagne sa vie en concevant des cartes de vœux. « Je suis plutôt spécialisé dans celles qui sont légèrement taquines. Genre devant il y a écrit “Joyeux Anniversaire ! Toujours aussi jeune !” et quand vous l’ouvrez, y a un morceau de papier alu tout fripé qui se déplie.