C’est probablement le genre de truc qu’essaierait de faire Mr Mercedes s’ils le chopaient. Pas juste un jeu pervers mais un long jeu pervers. N’est-ce pas pour cela qu’il essaie de faire varier son style d’écriture dans ses lettres empoisonnées ?
« Et Billy, y a pas que sa femme. Tu te rappelles toutes ces bimbos de rechange qu’il avait ? Des filles avec des brushings de taré, des seins comme des ballons et des noms comme Bobbi Sue ?
— Oui, et alors ?
— Quand tout ça paraîtra dans les journaux, crois-moi, ces filles-là se prosterneront en remerciant le ciel d’être encore en vie.
— J’te suis pas.
— Turnpike Joe, Billy ! Cinq femmes violées et assassinées sur différentes aires d’autoroutes entre ici et la Pennsylvanie, de 1994 à 2008 ! Donnie Davis dit que c’est lui ! Davis est Turnpike Joe ! Il nous a donné les dates, les lieux, les détails. Tout concorde. C’est… je suis sur le cul, Billy !
— Moi aussi », dit Hodges, et il le pense sincèrement. « Félicitations.
— Merci, mais j’ai rien fait à part aller bosser ce matin. » Pete rigole sauvagement. « J’ai l’impression d’avoir gagné au loto. »
Hodges n’a pas cette impression-là, mais au moins, il n’a pas perdu au loto. Il a toujours un dossier qui l’attend.
« Faut que j’y retourne avant qu’il change d’avis, Billy.
— Ouais, bien sûr. Mais… Pete ? Une dernière chose.
— Quoi ?
— Trouve-lui un commis d’office.
— Ah, Billy…
— Je déconne pas. Asticote-le tant que tu veux, mais avant de commencer, dis-lui — pour mémoire — que tu te charges de lui trouver un avocat. Tu peux lui poser toutes les questions que tu veux avant que le commis arrive au poste mais faut faire les choses bien, Pete. T’entends ?
— Ouais, d’accord. T’as raison. Je demanderai à Izzy de s’en occuper.
— Très bien. Allez, retournes-y, maintenant. Fais-lui sa fête. »
Pete pousse un cri de coq. Hodges a déjà lu quelque chose sur les gens qui font ce genre de bruit mais il ne l’avait jamais entendu — sauf chez les coqs évidemment.
« Turnpike Joe, putain ! Turnpike Joe ! Non mais t’y crois ? »
Il raccroche avant que son ancien coéquipier puisse répondre. Hodges reste assis là pendant bien cinq minutes, attendant que la tremblote due au contrecoup se calme. Puis il rappelle Janey Patterson.
« C’était pas au sujet de notre homme ?
— Non, désolé. Une autre affaire.
— Ah. Dommage.
— Ouais. Vous venez toujours avec moi à la maison de retraite ?
— Et comment. Je vous attends devant chez moi. »
Avant de partir, il vérifie le Parapluie Bleu de Debbie une dernière fois. Il n’y trouve rien de nouveau et il n’a pas l’intention d’envoyer son message minutieusement rédigé tout de suite. Ce soir suffira. Laissons le poisson mordre un peu plus fort à l’hameçon.
Il part de chez lui sans se douter une seule seconde qu’il ne reviendra pas.
7
Beausoleil est somptueux. Elizabeth Wharton, elle, ne l’est pas.
Elle est en fauteuil roulant, pliée en deux comme le Penseur de Rodin, se dit Hodges. Le soleil perce à travers la fenêtre, changeant ses cheveux en un nuage d’argent si fin qu’on dirait un halo. De l’autre côté de la fenêtre, sur une pelouse ondoyante et impeccablement entretenue, des vieux font une partie de croquet au ralenti. Le temps où Mrs Wharton jouait au croquet est révolu. Tout comme le temps où elle pouvait se tenir debout. La dernière fois que Hodges l’avait vue — Pete Huntley avec lui et Olivia Trelawney assise à côté d’elle — elle était voûtée. Maintenant elle est cassée.
Janey, pétillante dans son pantalon blanc fuselé et sa marinière, s’agenouille à côté d’elle, caressant une main salement tordue.
« Comment ça va aujourd’hui, chère maman ? demande-t-elle. Tu as l’air d’aller mieux. » Si c’est vrai, Hodges est horrifié.
Mrs Wharton regarde sa fille de ses yeux bleus délavés qui n’expriment rien, pas même la perplexité. Le cœur de Hodges sombre. Il a apprécié de faire la route avec Janey, la regarder, apprendre à la connaître surtout, et tant mieux. Ça veut dire qu’il n’a pas totalement perdu son temps.
Puis un petit miracle se produit. Les yeux teintés par la cataracte de la vieille dame s’éclairent ; sa bouche craquelée et dépourvue de rouge à lèvres dessine un sourire. « Bonjour, Janey. » C’est à peine si elle peut lever la tête mais ses yeux clignent en direction de Hodges. Ils sont maintenant glaçants. « Craig. »
Grâce à la conversation qu’ils ont eue sur le trajet, Hodges sait qui est Craig.
« Ce n’est pas Craig, maman. C’est un ami. Il s’appelle Bill Hodges. Tu l’as déjà rencontré.
— Non, je ne pense pas… » Elle s’interrompt — fronçant les sourcils — puis reprend : « Vous êtes… l’inspecteur de police ?
— Oui, madame. »
À quoi bon lui dire qu’il est retraité ? Mieux vaut rester le plus clair possible tant qu’il y a encore quelques neurones en état de marche là-dedans.
Elle se rembrunit encore davantage, creusant des rivières de rides dans son visage. « Vous pensiez que Livy avait laissé sa clé sur le contact et que c’était sa faute si cet homme lui avait volé sa voiture. Elle vous a répété et répété que non, mais vous ne l’avez jamais crue. »
Hodges imite Janey et s’agenouille près du fauteuil roulant. « Madame Wharton, je pense maintenant que nous avons peut-être eu tort.
— Bien sûr que vous aviez tort. » Elle reporte son regard vers sa dernière fille, levant les yeux vers elle sous l’arête osseuse de ses sourcils. C’est la seule façon dont elle peut regarder. « Où est Craig ?
— On a divorcé l’année dernière, maman. »
Elle réfléchit puis dit : « Bon débarras.
— À qui le dis-tu. Est-ce que Bill peut te poser quelques questions ?
— Bien sûr, voyons. Mais je veux du jus d’orange. Et mes cachets.
— Je vais voir avec les infirmières si c’est l’heure, dit Janey. Bill, je vous laisse avec… ? »
Il acquiesce et lui indique qu’elle peut partir d’un petit signe de deux doigts de la main. Aussitôt qu’elle a quitté la pièce, Hodges se lève, contourne le fauteuil pour les visiteurs et s’assoit sur le lit d’Elizabeth Wharton, les mains jointes entre ses genoux. Il a apporté son carnet mais il craint de la distraire s’il se met à prendre des notes. Tous deux se regardent en silence. Hodges est fasciné par le halo argenté qui flotte autour de la tête de la vieille dame. On voit bien qu’une des aides-soignantes lui a peigné les cheveux ce matin mais depuis, ils ont retrouvé leur état naturel et sauvage. Hodges en est content. La scoliose lui a déformé le corps en une chose horrible mais ses cheveux sont toujours beaux. Fous et beaux.
« Je pense, dit-il, que nous nous sommes très mal comportés avec votre fille, madame Wharton. »
C’est clair. Même si Mrs T. était involontairement complice, et même si Hodges n’a pas totalement abandonné l’idée qu’elle ait laissé la clé sur le contact, il n’empêche que lui et Pete avaient fait un boulot de merde. Il est facile — trop facile — de nier ou de mépriser quelqu’un que l’on a décidé de ne pas aimer. « Nous avons été aveuglés par certaines idées préconçues, et je tiens à m’en excuser.