— Vous parlez de Janey ? Janey et Craig ? Il l’a frappée, vous savez. Elle a essayé de lui faire arrêter la drogue et il l’a frappée. Elle dit que ce n’est arrivé qu’une seule fois mais je ne la crois pas. » Elle lève une main très lentement et tapote le bout de son nez avec un doigt pâle. « Une mère sait.
— Non, je ne parle pas de Janey mais d’Olivia.
— C’est à cause de lui qu’elle a arrêté de prendre ses cachets. Elle disait que c’était parce qu’elle ne voulait pas finir droguée comme Craig mais ce n’était pas pareil. Elle avait besoin de ces cachets.
— Ses antidépresseurs ?
— Ses cachets qui lui permettaient de sortir de chez elle. » Elle s’arrête, pensive. « Elle en avait d’autres aussi, vous savez, des cachets qui l’empêchaient de tout tripoter tout le temps. C’était quelqu’un de bizarre ma Livy mais quelqu’un de bien. Malgré tout, c’était quelqu’un de très bien. »
Mrs Wharton se met à pleurer.
Il y a une boîte de Kleenex sur la table de nuit. Hodges en sort quelques-uns et les lui tend, mais quand il voit à quel point il est difficile pour elle de fermer la main, il lui essuie les yeux lui-même.
« Merci, monsieur. Vous vous appelez Hedges ?
— Hodges, madame.
— Vous étiez le plus gentil des deux. L’autre était très méchant avec Livy. Elle disait qu’il se moquait d’elle. Qu’il se moquait tout le temps d’elle. Elle disait qu’elle pouvait le voir dans ses yeux. »
Était-ce vrai ? Si oui, il a honte de Pete. Et honte de lui-même pour n’avoir rien remarqué.
« Qui lui a suggéré d’arrêter de prendre ses cachets ? Vous vous en souvenez ? »
Janey revient avec le jus d’orange et un petit gobelet en carton qui contient probablement les antidouleurs de sa mère. Hodges la voit arriver du coin de l’œil et du même geste de la main, lui fait signe de ressortir. Il ne veut pas perdre l’attention de Mrs Wharton et il ne veut pas non plus qu’elle prenne des cachets qui embrouilleront son cerveau déjà embrumé.
Mrs Wharton est silencieuse. Puis, juste au moment où Hodges craint de n’obtenir aucune réponse à sa question : « Son correspondant.
— Est-ce qu’elle l’a rencontré sous le Parapluie Bleu ? Le Parapluie Bleu de Debbie ?
— Elle ne l’a jamais rencontré. Pas en personne.
— Ce que je veux dire…
— Le Parapluie Bleu n’était pas réel. » Sous ses sourcils blancs, ses yeux le traitent de parfait idiot. « C’était dans son ordinateur. Frankie était son correspondant internet. »
Il ressent toujours une espèce de décharge électrique dans le ventre quand de nouvelles informations tombent. Frankie. Sûrement pas le vrai nom du type mais les noms ont un sens, et les pseudonymes encore plus. Frankie.
« Il lui a dit d’arrêter ses cachets ?
— Oui, il disait qu’ils la rendaient dépendante. Où est Janey ? Je veux mes médicaments.
— Je suis sûre qu’elle sera là d’une minute à l’autre. »
Mrs Wharton rumine au fond de son fauteuil un instant. « Frankie disait qu’il prenait exactement les mêmes comprimés et que c’était pour ça qu’il avait… fait ce qu’il avait fait. Il disait qu’après avoir arrêté, il avait commencé à se sentir mieux. Qu’il savait que ce qu’il avait fait était mal. Mais que ça le rendait triste car il ne pouvait pas faire marche arrière. C’est ce qu’il disait. Et que la vie ne valait pas la peine d’être vécue. J’ai dit à Livy qu’elle devait cesser de lui parler. Je lui ai dit qu’il était mauvais. Qu’il était toxique. Et elle disait… »
Les larmes reviennent.
« Elle disait qu’elle devait le sauver. »
Cette fois, quand Janey paraît dans l’embrasure de la porte, il hoche la tête. Janey met deux comprimés bleus dans la bouche plissée et suppliante de sa mère puis lui fait boire une gorgée de jus d’orange.
« Merci, Livy. »
Hodges voit Janey grimacer, puis sourire. « De rien, chère maman. » Elle se tourne vers Hodges. « Je pense qu’on devrait y aller, Bill. Elle est très fatiguée. »
Hodges voit ça, mais il rechigne quand même à partir. On le sent quand l’interrogatoire n’est pas totalement terminé. Quand il reste encore au moins une pomme à faire tomber de l’arbre. « Madame Wharton, est-ce qu’Olivia vous a dit autre chose à propos de Frankie ? Parce que vous avez raison. Il est mauvais. Et j’aimerais le retrouver pour qu’il ne fasse plus de mal à personne.
— Livy n’aurait jamais laissé sa clé sur le contact. Jamais. » Elizabeth Wharton est recroquevillée dans son rayon de soleil, parenthèse humaine en robe de chambre de lainage bleu n’ayant pas conscience d’être coiffée d’une gaze de lumière argentée. À nouveau elle lève un doigt — comme un avertissement. Elle dit : « Notre chien n’a jamais plus vomi sur le tapis. Seulement cette fois-là. »
Janey prend la main de Hodges et articule un On y va.
Les habitudes ont la vie dure et pendant que Janey se baisse pour embrasser sa mère, d’abord sur la joue puis au coin de sa bouche sèche, Hodges récite sa vieille formule de politesse : « Merci de nous avoir accordé de votre temps, madame Wharton. Vous avez été très coopérative. »
Alors qu’ils marchent vers la porte, Mrs Wharton énonce clairement : « Mais elle ne se serait jamais suicidée sans les fantômes. »
Hodges se retourne. À côté de lui, Janey Patterson est bouche bée.
« Quels fantômes, madame Wharton ?
— Le bébé, surtout, dit-elle. La pauvre petite chose qui a été tuée avec tous ces gens. Livy l’entendait pleurer la nuit, pleurer, pleurer. Elle disait que ce bébé s’appelait Patricia.
— Chez elle ? Olivia l’entendait chez elle ? »
Elizabeth Wharton parvient à effectuer le plus infime des hochements de tête, une simple descente du menton. « Et la mère aussi parfois. Elle disait que la mère l’accusait. »
Elle les regarde, tassée dans son fauteuil.
« Cette femme criait, Pourquoi vous l’avez laissé assassiner mon bébé ? C’est pour ça que Livy s’est tuée. »
8
On est vendredi après-midi et les rues de la petite banlieue pavillonnaire grouillent d’enfants sortis des écoles. Il n’y en a pas beaucoup sur Harper Road, mais quand même quelques-uns, ce qui donne à Brady une parfaite raison de ralentir en passant devant le numéro 63 pour jeter un coup d’œil à l’intérieur. Sauf qu’il ne peut pas car les rideaux sont tirés. Et l’abri sur le côté gauche de la maison est vide à l’exception de la tondeuse. Au lieu d’être à sa place, le cul posé dans son fauteuil à regarder la télé, l’Off-Ret est parti en vadrouille dans sa vieille Toyota pourrie.
En vadrouille où ? Ça n’a probablement pas d’importance mais l’absence de Hodges met Brady bizarrement mal à l’aise.
Deux petites filles accourent vers le trottoir avec de l’argent à la main. On leur a probablement appris, à la maison et à l’école, à ne pas parler aux inconnus, surtout aux hommes, mais ce bon vieux Mister Délice est tout sauf un inconnu, voyons.
Il leur vend un cône à chacune, un chocolat et un vanille. Il blague un peu avec elles, leur demande comment elles font pour être aussi jolies. Elles gloussent. En vérité, l’une est moche et l’autre est pire. Alors qu’il les sert et leur rend la monnaie, Brady pense à la Corolla qui n’est pas dans son garage et se demande si ce changement dans les habitudes de Hodges a quelque chose à voir avec lui. Un nouveau message sur le Parapluie de Debbie pourrait l’aider à y voir clair, savoir à quoi le vieux flic a la tête.