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Et même sans ça, il a envie d’avoir de ses nouvelles.

« On m’ignore pas comme ça », dit-il alors que les clochettes tintent et carillonnent au-dessus de sa tête.

Il passe Hanover Street, se gare au niveau de la galerie marchande, éteint le moteur (les insupportables clochettes se taisent enfin) et sort son ordinateur de sous le siège. Il le garde dans une housse isolante car ça pèle toujours à mort dans ce putain de camion. Il le démarre et va sur le site du Parapluie de Debbie grâce à la connexion Wi-Fi du café du coin.

Rien.

« Enfoiré, murmure Brady. On m’ignore pas comme ça, enfoiré. »

Alors qu’il remet son ordinateur dans sa housse, il aperçoit deux garçons en train de discuter devant la librairie de bandes dessinées ; ils regardent dans sa direction en rigolant. Avec ses cinq ans d’expérience, Brady dirait qu’ils doivent avoir entre onze et douze ans, un QI de cent vingt à eux deux et un long avenir de chômeurs devant eux. Ou alors un très bref dans un désert d’Orient.

Ils s’approchent, celui qui a l’air d’être le plus abruti des deux ouvrant la marche. En souriant, Brady se penche à la vitre. « J’peux vous aider, les garçons ?

— On voulait savoir si vous avez pas Jerry Garcia, là-dedans ? demande Abruti.

— Eh non, répond Brady, plus souriant que jamais, mais si je l’avais, vous pouvez être sûr que je le relâcherais. »

Ils ont l’air si ridiculement dépités que Brady a envie de rire. Au lieu de ça, il montre du doigt le pantalon d’Abruti. « T’as la braguette ouverte », dit-il, et quand Abruti baisse la tête pour regarder, Brady lui donne une pichenette sous le menton. Un peu plus fort que prévu — beaucoup plus fort même — mais il s’en fout.

« Je t’ai eu », dit Brady gaiement.

Abruti sourit pour montrer que oui, il l’a eu, mais il a une marque rouge juste au-dessus de la pomme d’Adam et des larmes de surprise dans les yeux.

Abruti et À Peine Moins Abruti commencent à s’éloigner. Abruti regarde par-dessus son épaule. Sa lèvre inférieure tremblote et il a maintenant l’air d’un CE2 plutôt que d’un préado branleur de plus qui foutra le bordel dans les couloirs du collège de Beal en septembre prochain.

« Ça m’a fait mal », dit-il avec une espèce de candeur.

Brady s’en veut. Si sa pichenette dans la gorge lui a tiré les larmes, c’est signe que le gosse dit vrai. Signe aussi qu’Abruti et À Peine Moins Abruti se souviendront de lui. Brady pourrait s’excuser, il pourrait même leur offrir une glace pour prouver sa sincérité mais alors c’est de ça qu’ils se souviendraient. En soit ce n’est pas grave, juste un détail, mais il suffit de plein de détails accumulés pour que ça le devienne.

« Désolé, dit-il, et il le pense. Je voulais juste te taquiner, fiston. »

Abruti lui fait un doigt d’honneur et, par solidarité, À Peine Moins Abruti brandit lui aussi son majeur. Ils entrent dans le magasin de bédés où — si Brady voit juste, et il connaît bien ce genre de garçons — ils seront priés d’acheter ou de se casser après cinq minutes de zone dans les rayons.

Ils se souviendront de lui. Abruti pourrait même le dire à ses parents qui pourraient eux-mêmes porter plainte contre Loeb’s. C’est peu probable mais pas impossible, et la faute à qui s’il a enfoncé son doigt un peu trop fort dans le cou trop sensible du Petit Abruti au lieu de lui donner la gentille pichenette prévue ? Ce gros tas de flic l’a perturbé. Brady est en train de tout foirer à cause de lui et il n’aime pas ça.

Il démarre le camion-glacier. Une mélodie jaillit du haut-parleur fixé sur le toit. Brady tourne à gauche dans Hanover Street et reprend sa tournée, distribuant glaces à l’italienne, Minnie Cônes et sandwiches glacés, nappant l’après-midi de sucre et respectant toutes les limitations de vitesse.

9

Bien qu’il y ait plein de places pour se garer sur Lake Avenue après dix-neuf heures — comme Olivia Trelawney le savait très bien —, elles sont rares et plutôt espacées à cinq heures de l’après-midi, quand Hodges et Janey Patterson reviennent de Beausoleil. Hodges finit quand même par en repérer une à trois ou quatre blocs de chez elle et bien qu’elle soit un peu juste (la voiture de derrière empiète un peu), il y glisse vivement sa Toyota d’une manœuvre habile.

« Je suis impressionnée, dit Janey. Je suis incapable de faire un créneau, j’ai raté mon permis deux fois à cause de ça.

— Vous avez dû tomber sur un examinateur sévère. »

Elle sourit. « J’ai mis une mini-jupe la troisième fois, c’était ça le secret. »

En se disant qu’il aimerait beaucoup la voir en mini-jupe — la plus courte possible — Hodges dit : « Y a vraiment pas de secret. Si vous braquez à quarante-cinq degrés, vous pouvez pas vous planter. Sauf si vous avez une grosse voiture, c’est sûr. Une Toyota, c’est parfait pour se garer en ville. Pas comme une… »

Il s’interrompt.

« Pas comme une Mercedes, finit-elle. Venez, Bill, je vous offre un café. Je vous paye même le parcmètre.

— Non, c’est moi qui paye le parcmètre, et pour la durée maximale. Nous avons beaucoup de choses à discuter.

— Ma mère vous en a pas mal appris, hein ? C’est pour ça que vous étiez si silencieux au retour.

— En effet, oui, et je vous ferai part de tout ça tout à l’heure, mais j’aimerais d’abord vous dire quelque chose. » Il la regarde maintenant droit dans les yeux, et comme il est facile de plonger dans ces yeux-là. Bon Dieu, ce qu’il aimerait avoir quinze ans de moins. Ou même dix. « Il faut que je sois clair avec vous. Je pense que vous avez eu l’impression que je venais chercher du boulot, et ce n’est pas le cas.

— Non, dit-elle. Je pense seulement que vous vous sentez coupable de ce qui est arrivé à ma sœur. C’est moi qui en ai profité. Et je n’en suis absolument pas désolée. Vous avez été bien avec ma mère. Gentil. Très… très doux. »

Elle est tout près, ses yeux sont d’un bleu plus foncé dans la lumière de l’après-midi, et très agrandis. Ses lèvres s’ouvrent comme si elle avait autre chose à dire mais Hodges ne lui en laisse pas le temps. Il l’embrasse avant de réaliser à quel point c’est stupide et irréfléchi de sa part, et il est stupéfait de sentir qu’elle l’embrasse en retour, posant même la main droite sur sa nuque pour affermir leur baiser. Ça ne dure pas plus de cinq secondes mais ça paraît beaucoup plus long à Hodges qui n’a pas échangé de baiser comme celui-là depuis bien longtemps.

Elle se recule, lui passe une main dans les cheveux et dit : « J’en ai eu envie toute l’après-midi. On monte ? Je vais faire le café et vous votre compte rendu. »

Mais il n’y aura pas de compte rendu avant bien plus tard, et pas de café du tout.

10

Il l’embrasse de nouveau dans l’ascenseur. Cette fois, elle noue ses deux mains autour de son cou, et celles de Bill glissent du creux de ses reins jusqu’à ses fesses moulées dans son pantalon blanc. Il est conscient de son trop gros ventre pressé contre le sien tout plat et se dit qu’elle doit être dégoûtée, mais quand les portes s’ouvrent, elle a les joues rouges, les yeux brillants et un sourire dévoile ses petites dents blanches. Elle lui prend la main et l’entraîne dans le petit couloir reliant l’ascenseur à son appartement.