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Alors que les étoiles commencent à poindre au-dessus du lac, Hodges et Janey Patterson sont assis dans le coin cuisine, engloutissant les plats chinois qu’ils se sont fait livrer et buvant du thé oolong. Janey est enveloppée dans un peignoir blanc moelleux. Hodges est en boxer et T-shirt. Quand il était allé aux toilettes après l’amour (lovée au milieu du lit, Janey somnolait), il était monté sur sa balance et avait été ravi de constater qu’il faisait deux kilos de moins que la dernière fois qu’il s’était pesé. C’était toujours un début.

« Pourquoi moi ? demande enfin Hodges. Ne te méprends pas, je me trouve incroyablement chanceux — béni même —, mais j’ai soixante-deux ans et du bide. »

Elle boit une gorgée de thé. « Bon, imaginons les choses sous cet angle, veux-tu ? Si on était dans un de ces vieux films policiers que Ollie et moi regardions quand nous étions petites, je serais la séductrice vénale, genre vendeuse de cigarettes dans une boîte de nuit, qui essaie de charmer le privé bourru et cynique avec son beau corps laiteux. Sauf que je suis tout sauf vénale — je n’ai d’ailleurs aucune raison de l’être étant donné que j’ai récemment hérité de plusieurs millions de dollars — et que mon beau corps laiteux a commencé à s’affaisser en divers endroits stratégiques. Comme tu l’as peut-être remarqué. »

Non, il n’a pas remarqué. Ce qu’il a remarqué en revanche, c’est qu’elle n’a pas répondu à sa question. Alors il attend.

« Pas suffisant ?

— Nan. »

Janey lève les yeux au ciel. « J’aimerais pouvoir trouver une réponse un peu plus sympa que “Les hommes sont des idiots” ou plus raffinée que “J’étais en manque et il était grand temps de dépoussiérer tout ça.” Mais je trouve pas, alors on va devoir se contenter de ça. Et puis tu m’attirais. Ça fait trente ans que je suis plus une oie blanche et ça faisait trop longtemps que j’avais pas tiré un coup. J’ai quarante-quatre ans, ce qui me donne le droit de m’accorder ce que je veux. Et même si je l’obtiens pas toujours, j’ai le droit d’essayer. »

Il la fixe avec de grands yeux, franchement impressionné. Quarante-quatre ?

Elle éclate de rire. « Tu sais quoi ? Ce regard, c’est le plus beau compliment qu’on m’ait fait depuis bien longtemps. Et le plus sincère. Juste ce regard-là. Donc je vais en redemander un peu. Tu me donnais quel âge ?

— Je sais pas, quarante tout au plus. Ce qui ferait presque de moi un pédophile.

— Bah, c’est des conneries. Si c’était toi qui avais de l’argent, tout le monde trouverait ça normal. Dans ce cas, tu coucherais avec une fille de vingt-cinq ans que tout le monde trouverait ça normal. » Elle fait une pause. « Sauf que ça, ce serait de la pédophilie, à mon humble avis.

— Quand même…

— Oui, t’es vieux, mais pas si vieux que ça, et oui, t’es plutôt dans la catégorie poids lourds mais pas si lourd non plus. Même si tu vas finir par le devenir si tu continues comme ça. » Elle pointe sa fourchette sur lui. « C’est le genre d’honnêteté que peut se permettre une femme une fois seulement qu’elle a couché avec un homme et l’apprécie encore suffisamment pour l’inviter à dîner ensuite. Je t’ai dit que ça faisait deux ans que j’avais pas couché avec quelqu’un, et c’est vrai. Mais tu sais à quand remonte la dernière fois que j’ai couché avec un homme que j’appréciais vraiment ? »

Il fait non de la tête.

« Essaye la fac. Et c’était pas un homme, juste un gosse, plaqueur défensif remplaçant dans l’équipe de football américain, avec un gros bouton rouge au bout du nez. Mais il était tellement gentil. Maladroit et bien trop rapide, mais adorable. Il a même pleuré sur mon épaule après.

— Donc c’est pas juste… je sais pas…

— Pour te remercier ? Par pitié ? Accorde-moi un peu de crédit. Et je vais même te promettre une chose. » Elle se penche en avant, son peignoir bâillant et laissant entrevoir le vallon ombragé de ses seins. « Si tu perds dix kilos, t’auras peut-être le droit d’être dessus. »

Il ne peut s’empêcher de rire.

« C’était super, Bill. Je ne regrette rien et j’ai un faible pour les gros costauds. Mon plaqueur remplaçant avec le bouton sur le nez devait peser dans les cent dix kilos. Mon ex-mari était une asperge et j’aurais dû me douter que ça ne présageait rien de bon pour la suite dès que je l’ai vu. On peut s’en tenir à ça ?

— Ouais.

— Ouais, répète-t-elle en souriant, puis elle se lève. Allons au salon. C’est le moment de me faire ton compte rendu. »

13

Il lui raconte tout sauf ses longues après-midi à regarder des conneries à la télé et à flirter avec le vieux revolver de service de son père. Elle écoute gravement, ne l’interrompant à aucun moment, ne le quittant presque jamais des yeux. Quand il a fini, elle va chercher une bouteille de vin au frigo et leur sert deux verres. Deux grands verres qu’il regarde dubitativement.

« Je sais pas si c’est une bonne idée, Janey. Je conduis.

— Non, pas ce soir. Tu restes dormir. Sauf si tu as un chien ou un chat ? »

Hodges secoue la tête.

« Pas même un perroquet ? Dans un de ces films, t’aurais au moins un perroquet dans ton bureau qui balancerait des vacheries à tes futurs clients.

— Bien sûr. Et tu serais ma réceptionniste. Lola, tu t’appellerais.

— Ou Velma. »

Il sourit. C’est bien, ils sont sur la même longueur d’ondes.

Elle se penche en avant, lui offrant cette même vue fort séduisante. « Décris-moi ce type.

— Ça n’a jamais été mon boulot. On avait des gars spécialisés dans ce domaine. Un dans les forces de police et deux du département de psycho de l’université d’État.

— Fais-le quand même. Je t’ai cherché dans Google, tu sais, et il me semble bien que t’étais le meilleur de toute ta brigade. Décoré de la tête aux pieds.

— J’ai eu de la chance. »

Ça paraît faussement modeste, dit comme ça, mais la chance est un facteur très important. La chance et la présence. Woody Allen avait raison : Quatre-vingts pour cent de la réussite, c’est de se pointer.

« Essaye juste, d’accord ? Et si tu fais du bon boulot, peut-être qu’on retournera au lit. » Elle fronce le nez. « À moins que tu sois trop vieux pour un deuxième round. »

Vu la pêche qu’il a juste maintenant, il se pourrait même qu’il ne soit pas trop vieux pour un troisième round. Il a eu son content de nuits de célibat qui lui donne une bonne réserve dans laquelle puiser. Du moins il l’espère. Une partie de lui — une grande partie — n’arrive toujours pas à croire que tout ceci n’est pas un rêve d’un incroyable réalisme.

Il prend une gorgée de vin, le fait rouler dans sa bouche, se donne le temps pour répondre. Le haut du peignoir de Janey est refermé à présent, ce qui l’aide à se concentrer.

« OK. Il est sûrement jeune, ça c’est le premier point. Je dirais entre vingt et trente-cinq ans. En partie parce qu’il s’y connaît bien en informatique, mais pas que. Quand un homme plus âgé décide de tuer, il s’en prend généralement à sa famille, à ses collègues, ou aux deux. Puis il termine en se tirant une balle dans la tête. En cherchant, on trouve une raison. Un mobile. Sa femme l’a mis dehors et il vient de recevoir une interdiction de domicile. Son patron l’a viré puis humilié en lui envoyant la sécurité pendant qu’il vidait son bureau. Des prêts pas remboursés. Des cartes de crédit bloquées. La maison hypothéquée. La voiture saisie.