— Et les tueurs en série ? Celui du Kansas n’était pas un homme d’âge mûr ?
— Oui, Dennis Rader. Il était déjà âgé quand ils l’ont attrapé mais il devait avoir à peine trente ans quand il a commencé. Et puis c’était des crimes sexuels. Mr Mercedes n’est ni un criminel sexuel ni un tueur en série au sens propre du terme. Il a commencé par un groupe de gens mais depuis, il s’est concentré sur des individus en particulier — d’abord ta sœur, puis moi. Et il ne s’en est pas pris à nous avec une arme ou une voiture volée, que je sache.
— Pas encore, en tout cas.
— Notre type est un hybride mais son profil a quelques ressemblances avec celui de jeunes tueurs. Il se rapproche plus de Lee Malvo — un des Beltway Snipers — que de Rader. Malvo et son complice avaient décidé de tuer six blancs par jour. Au hasard. Quiconque avait le malheur de passer dans leur champ de vision était abattu. Peu importait l’âge ou le sexe. Ils en ont eu dix au final, pas si mal pour deux détraqués de la gâchette. Le mobile avancé était d’ordre racial, et pour John Allen Muhammad — le complice de Malvo, bien plus âgé, une sorte de figure paternelle —, c’était sans doute vrai, ou partiellement vrai. Je pense que les motivations de Malvo étaient bien plus complexes, tout un tas de raisons qu’il ne comprenait pas lui-même. En y regardant de plus près, on se rend souvent compte que des troubles de la sexualité et l’éducation reçue y sont pour beaucoup. Je pense que c’est à peu près le même cas de figure pour notre type. Il est jeune. Intelligent. Il sait s’adapter socialement, si bien que la plupart de ses collègues ne se rendent pas compte qu’il est tout simplement isolé. Et quand on l’attrape enfin, ils disent tous : “J’arrive pas à croire que c’était lui, il était si gentil.”
— Comme Dexter Morgan dans la série. »
Hodges voit de quelle série elle parle et secoue la tête avec véhémence. Et pas seulement parce que cette série est complètement débile et fantasmagorique.
« Dexter sait pourquoi il fait tout ça. Notre type, non. Il n’est très certainement pas marié. N’a jamais de rencard. Il y a de fortes chances pour qu’il vive encore chez ses parents. Et si c’est le cas, probablement avec un parent célibataire. Si c’est le père, ils doivent avoir une relation froide et distante — deux navires qui se croisent dans la nuit. Si c’est la mère, il est fort possible que Mr Mercedes soit son mari de substitution. » Il voit qu’elle veut commencer à parler et lève la main. « Ça ne veut pas dire qu’ils ont des relations sexuelles.
— Peut-être pas, mais laisse-moi te dire une chose, Bill. Pas besoin de coucher avec un homme pour avoir une relation sexuelle avec lui. Des fois, ça passe par le regard, ou les habits que tu portes quand tu sais que tu vas le voir, ou le langage corporel — toucher, flatter, caresser, prendre dans ses bras. Y a forcément une histoire de sexe là-dedans. Je veux dire, cette lettre qu’il t’a envoyée… cette histoire de préservatif… »
Elle frissonne dans son peignoir blanc.
« Quatre-vingt-dix pour cent de cette lettre c’est du bruit de fond, mais oui, bien sûr que le sexe a quelque chose à voir là-dedans. Toujours. La colère aussi, l’agressivité, la solitude, un sentiment d’inadaptation… mais ça n’aide pas de se perdre dans ces conjectures. C’est pas du profilage. C’est de l’analyse. Et c’était bien au-dessus de mes compétences même quand j’étais payé pour mes compétences.
— OK…
— C’est un type brisé, dit Hodges simplement. Et corrompu. Comme une pomme qui a l’air bonne de l’extérieur mais quand tu croques dedans, elle est toute pourrie et pleine de vers.
— Corrompu », répète-t-elle, presque dans un soupir. Puis, plus pour elle que pour Hodges : « Bien sûr qu’il l’est. Il a pompé le sang de ma sœur comme un vampire.
— Il se peut qu’il ait un travail où il est en relation avec une clientèle, car il sait être parfaitement charmant en surface. Probablement un boulot payé au SMIC. Il n’évolue jamais car il est incapable de concilier son intelligence supérieure à la moyenne avec une concentration à long terme. Ses actes suggèrent l’impulsivité et le sens de l’opportunité. La tuerie du City Center en est un parfait exemple. Je pense qu’il avait repéré la Mercedes de ta sœur mais qu’il a su ce qu’il allait en faire quelques jours seulement avant la foire à l’emploi. Peut-être même quelques heures. Si seulement j’arrivais à comprendre comment il l’a volée. »
Il marque un temps d’arrêt, se disant que grâce à Jerome, il a au moins une petite idée : il y a de fortes chances pour que le double des clés ait été dans la boîte à gants depuis le début.
« Je pense que les idées de meurtre de ce type défilent dans son esprit aussi rapidement que des cartes dans les mains d’un bon donneur. Il a déjà dû s’imaginer faire exploser des avions de ligne, démarrer des incendies, tirer sur des bus scolaires, empoisonner l’eau des canalisations, peut-être assassiner le gouverneur ou le Président.
— Bon Dieu, Bill !
— Pour l’instant, il fait une fixette sur moi, et c’est tant mieux. Il sera plus facile à attraper comme ça. Et c’est tant mieux aussi pour une autre raison.
— Qui est ?
— Il vaut mieux qu’il pense petit. Qu’il se concentre sur une personne en particulier. Plus je resterai dans sa ligne de mire, moins il pensera à planifier une autre tuerie comme celle du City Center, peut-être même une encore plus grande. Tu sais ce qui m’inquiète le plus ? Il a probablement déjà toute une liste de cibles potentielles.
— Il n’a pas dit dans sa lettre qu’il ne ressent pas le besoin de recommencer ? »
Hodges sourit. Tout son visage en est illuminé. « En effet, ouais. Et tu sais comment savoir quand des types comme lui mentent ? Ils ont les lèvres qui remuent. Sauf que Mr Mercedes écrit des lettres.
— Ou communique avec ses victimes sur le site du Parapluie de Debbie. Comme avec Ollie.
— Ouais.
— Si l’on considère qu’il est arrivé à ses fins parce qu’elle était psychologiquement fragile… pardonne-moi, Bill, mais a-t-il de bonnes raisons de penser qu’il pourrait en être de même pour toi ? »
Il baisse les yeux vers son verre de vin et constate qu’il est vide. Il va pour se resservir, se demande si ça améliorera ses chances de réussite au second round, et se décide finalement pour un fond.
« Bill ?
— Peut-être, dit-il. Depuis la retraite, je me laisse un peu aller. Mais je ne suis pas aussi perdu que ta sœur… » Du moins, plus maintenant. « … et c’est pas ça qui importe. Ni les informations révélées dans les lettres ou les discussions sous le Parapluie de Debbie.
— Alors c’est quoi ?
— Il m’observe. C’est ça qu’il faut retenir. Ça fait de lui quelqu’un de vulnérable. Malheureusement, ça fait aussi de lui quelqu’un de dangereux pour mes associés apparents. Je ne pense pas qu’il sache que nous sommes en contact…
— Plus qu’en contact, dit-elle en faisant frétiller ses sourcils comme Groucho Marx.
— … mais il sait qu’Olivia a une sœur et nous devons supposer qu’il sait que tu habites en ville. Il va falloir que tu commences à être ultra-vigilante. Fais bien attention à fermer ta porte à clé…
— Toujours.
— … et ne fais pas confiance à ce que tu entends dans l’interphone. N’importe qui peut se faire passer pour un livreur et dire qu’il a besoin d’une signature. Identifie visuellement tous tes visiteurs avant de leur ouvrir la porte. Sois attentive à tout ce qui t’entoure quand tu sors. »