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Il se penche en avant, son fond de verre de vin resté intact. Il n’en veut plus.

« Et, très important, Janey, quand tu es dehors, garde un œil sur la circulation. Pas seulement quand t’es en voiture, mais aussi à pied. Tu sais ce que veut dire SOUM ?

— Sous-marin, en jargon flic ?

— C’est ça. Quand tu es dehors, je veux que tu fasses le SOUM pour repérer tout véhicule qui aurait tendance à réapparaître dans ton champ de vision.

— Comme les 4 × 4 noirs de ta voisine ? dit-elle en souriant. Mme Machinchose ? »

Mrs Melbourne. L’évocation de sa voisine titille une connexion obscure dans un coin du cerveau de Hodges, mais la liaison se perd avant qu’il ait le temps de la localiser, encore moins de la solliciter.

Jerome aussi devra faire le SOUM. Si Mr Mercedes patrouille dans le quartier de Hodges, il l’a sûrement vu tondre la pelouse, fixer les moustiquaires aux fenêtres, nettoyer les gouttières. Janey et Jerome sont probablement hors de danger, mais probablement ne suffit pas. Mr Mercedes est une bombe à retardement prête à exploser à tout moment et Hodges a délibérément entrepris de le provoquer.

Janey lit ses pensées. « Et pourtant tu n’hésites pas à… comment tu dis déjà ? Taquiner le poisson ?

— Ouais. Et je vais aller squatter ton ordinateur incessamment sous peu pour le taquiner un peu plus. J’ai déjà un message tout prêt à lui envoyer mais je pense ajouter une petite chose. Mon coéquipier a résolu une grosse enquête aujourd’hui et je pense pouvoir utiliser ça contre lui.

— Quelle enquête ? »

Il n’a aucune raison de ne pas lui dire ; ça sortira dans les journaux demain, dimanche au plus tard. « Turnpike Joe.

— Celui qui assassinait des femmes sur des aires de repos ? » Et quand il hoche la tête : « Est-ce qu’il correspond au profil de Mr Mercedes ?

— Pas du tout. Mais ça, notre type n’a pas besoin de le savoir.

— Et qu’est-ce que tu as l’intention de faire ? »

Hodges le lui dit.

14

Ils n’ont pas besoin d’attendre le journal du matin ; la nouvelle que Donald Davis, déjà soupçonné du meurtre de sa femme, a reconnu les crimes de Turnpike Joe fait la une du journal de vingt-trois heures. Hodges et Janey regardent les infos au lit. Pour Hodges, le match retour a été plutôt rude mais sublime de satisfaction. Il est toujours essoufflé, il est en nage et aurait grand besoin d’une douche, mais ça faisait longtemps, très longtemps, qu’il ne s’était pas senti aussi heureux. Aussi entier.

Quand le journaliste passe au chiot coincé dans une canalisation d’eau, Janey prend la télécommande et éteint la télé. « OK. Ça pourrait marcher. Mais c’est sacrément risqué. »

Il hausse les épaules. « Sans personne pour m’épauler à la brigade, je pense que c’est la meilleure façon de procéder. » Et ça tombe bien car c’est exactement la façon dont il a envie de procéder.

Il pense brièvement à l’arme de fortune, mais cependant très efficace, qu’il garde dans le tiroir de sa commode ; la chaussette à carreaux remplie de billes d’acier. Il imagine à quel point ce serait jouissif de se servir du Happy Slapper contre le fils de pute qui a foncé dans une foule de gens sans défense avec l’une des berlines les plus lourdes du monde. Il y a peu de chances que ça arrive mais c’est toujours possible. Dans ce meilleur (et pire) des mondes, quasiment tout est possible.

« Qu’est-ce que tu penses de ce que t’a dit ma mère à la fin ? Qu’Olivia entendait des fantômes ?

— J’ai besoin d’y réfléchir encore un peu », répond Hodges, mais il y a déjà bien réfléchi et s’il voit juste, il se peut qu’il tienne là un autre moyen d’arriver à Mr Mercedes. S’il peut s’en dispenser, il n’impliquera pas Jerome Robinson plus qu’il ne l’a déjà fait, mais s’il veut tirer tout le parti de la tirade finale de la vieille Mrs Wharton, il sera sans doute contraint de le faire. Il connaît une demi-douzaine de flics aussi calés en informatique que Jerome mais ne peut en contacter aucun.

Des fantômes. Des fantômes dans la machine.

Il se redresse et balance ses pieds hors du lit. « Si je suis toujours invité à passer la nuit, j’aurais bien besoin de prendre une douche.

— L’invitation tient toujours. » Elle se penche en avant pour renifler le creux de son cou, sa main légèrement refermée sur son biceps lui procurant un frisson de plaisir. « Et t’en as sacrément besoin, en effet. »

Une fois douché et son boxer-short de nouveau enfilé, Hodges lui demande d’allumer son ordinateur. Puis, Janey assise à ses côtés et concentrée sur l’écran, il se glisse sous le Parapluie Bleu de Debbie et laisse un message à mercytueur. Quinze minutes plus tard, Janey blottie contre lui, il dort… comme il n’a plus jamais dormi depuis sa plus tendre enfance.

15

Quand Brady rentre chez lui après avoir roulé sans but pendant plusieurs heures, il est tard et un mot l’attend sur la porte de derrière : T’étais où, mon lapin ? Tu as des lasagnes maison dans le four. Il n’a qu’à regarder l’écriture tremblante et penchée pour savoir qu’elle était sérieusement torchée quand elle l’a écrit. Il décroche le mot et entre.

D’habitude, la première chose qu’il fait en rentrant, c’est jeter un coup d’œil à sa mère, mais il sent l’odeur de brûlé et se précipite à la cuisine où un brouillard de fumée bleue flotte dans l’air. Dieu merci, le détecteur de fumée de la cuisine est mort (à chaque fois il se dit qu’il doit le remplacer et à chaque fois il oublie ; tellement d’autres chats à fouetter). Merci aussi au puissant ventilateur du four qui a aspiré juste ce qu’il faut de fumée pour ne pas que les autres détecteurs de la maison se déclenchent, même s’ils ne tarderont pas à le faire s’il n’aère pas la pièce rapidement. Le four est sur cent quatre-vingts degrés. Il l’éteint. Il ouvre la fenêtre au-dessus de l’évier et la porte de derrière. Il y a un ventilateur électrique dans la petite buanderie où ils rangent les produits ménagers. Il le place devant le four fumant et l’allume à la vitesse maximale.

Ceci fait, il se rend enfin dans le salon pour vérifier l’état de sa mère. Elle est affalée sur le canapé, dans une robe-tablier ouverte à l’encolure et remontée en haut des cuisses, ronflant si bruyamment et d’une manière si régulière qu’on dirait une tronçonneuse tournant au ralenti. Il détourne le regard et repart à la cuisine en marmonnant putain-putain-putain dans sa barbe.

Il s’assoit à la table, la tête baissée, la paume des mains sur les tempes et les doigts profondément enfoncés dans les cheveux. Pourquoi, quand les choses vont mal, faut-il qu’elles continuent à aller mal ? Il se surprend à penser au slogan du sel Morton : « Quand il pleut, il pleut à verse. »

Après quinze minutes d’aération, il se risque à ouvrir le four. Alors qu’il observe la masse noire et fumante à l’intérieur, toute sensation de faim qu’il pouvait éprouver en arrivant à la maison disparaît. Le lave-vaisselle ne récupérera pas ce plat ; le récurer à l’éponge métallique pendant une heure ne le récupérera pas ; des rayons laser industriels ne le récupéreraient probablement pas. Ce plat est foutu. C’est une chance qu’il ne soit pas tombé sur les putains de pompiers et sa mère en train de leur offrir des Joe Collins.

Il referme le four — il ne veut pas regarder ce déchet de fusion nucléaire — et retourne plutôt voir sa mère. Alors que son regard remonte le long de ses jambes nues puis redescend, il pense, Dommage qu’elle soit pas morte. Dommage pour elle et dommage pour moi.