Il descend au sous-sol, utilisant la reconnaissance vocale pour allumer les lumières et sa rangée d’ordinateurs. Il s’installe au Poste 3, déplace le curseur sur l’icône du Parapluie Bleu… puis hésite. Non parce qu’il a peur qu’il n’y ait pas de message du vieux flic, mais parce qu’il a peur qu’il y en ait un. S’il y a une réponse, elle ne correspondra pas à ce qu’il a envie de lire. Pas en l’état actuel des choses. Sa tête lui fait déjà un mal de chien, alors pourquoi en rajouter ?
Sauf qu’il en saura peut-être plus sur ce que foutait le flic à Lake Avenue. Est-ce qu’il interrogeait la sœur d’Olivia Trelawney ? Probablement. À soixante-deux ans, il va tout de même pas se la taper.
Brady clique sur la souris et, bien évidemment :
kermitfrog19 veut chatter avec vous !
Voulez-vous chatter avec kermitfrog19 ?
O N
Brady positionne le curseur sur N et caresse le dos arrondi de sa souris avec la pulpe de son index. Se mettant au défi de cliquer et d’en finir une bonne fois pour toutes avec tout ça, ici et maintenant. Il est clair qu’il n’arrivera jamais à pousser le gros flic au suicide comme il l’a fait avec Mrs Trelawney, alors pourquoi se fatiguer ? Ne serait-ce pas la chose la plus intelligente à faire ?
Mais il faut qu’il sache.
Plus important, il ne faut pas que l’Off-Ret gagne.
Il déplace le curseur sur O, clique, et le message — assez long cette fois — apparaît à l’écran.
Mais c’est mon petit ami l’imposteur, ou je rêve ? Je devrais même pas répondre, les types comme toi sont légion, mais comme tu le fais si bien remarquer, je suis retraité et même parler à un cinglé vaut mieux que regarder Dr Phil et toutes ces infopubs de la nuit. Trente minutes de plus d’OxiClean et je deviens aussi fou que toi, HAHAHA. Et puis, je te dois des remerciements pour m’avoir fait connaître ce site que je n’aurais jamais découvert autrement. Je me suis déjà fait trois nouveaux amis (et pas des fous). L’un d’eux est une dame au vocabulaire délicieusement cochon !!! Alors, OK mon « ami », laisse-moi te mettre au parfum.
Primo, n’importe qui regarde NCIS pouvait deviner que le Tueur à la Mercedes portait un bonnet de douche et qu’il a passé son masque de clown à la javel. Non mais, ALLÔ ?!
Deuzio, si t’étais vraiment le type qu’a volé la Mercedes de Mrs Trelawney, t’aurais mentionné la clé valet. Ça c’est pas un truc que t’aurais pu deviner en regardant NCIS. Donc, au risque de me répéter, ALLÔ ?!
Tertio (j’espère que tu prends des notes), j’ai reçu un appel de mon ancien coéquipier aujourd’hui. Il a coincé un méchant, un spécialisé dans la VRAIE confession. Mate un peu les infos, mon ami, et essaye de deviner ce que ce type va aussi avouer dans les prochains jours.
Bonne nuit et, au passage, pourquoi tu vas pas emmerder quelqu’un d’autre avec tes fantasmes ?
Brady se rappelle vaguement un personnage de dessin animé — peut-être Charlie le Coq, le gros coq avec un accent du Sud — qui s’énervait tellement que d’abord son cou, puis sa tête se changeaient en thermomètre dont la température montait, montait, passant de CUIRE à GRILLER à DÉSINTÉGRER. C’est presque ce que ressent Brady à la lecture de ce message arrogant, insultant et rageant.
La clé valet ?
Quelle clé valet ?
« De quoi tu parles ? dit-il d’une voix hésitant entre le chuchotement et le grognement. De quoi tu parles, putain ? »
Il se lève et commence à tourner en rond dans la pièce sur des jambes aussi raides que des échasses en se tirant si fort les cheveux qu’il se fait monter des larmes. Sa mère est oubliée. Les lasagnes noircies sont oubliées. Tout est oublié excepté ce message odieux.
Il a même eu le culot de mettre un smiley !
Un smiley !
Brady donne un coup de pied dans sa chaise de bureau, se blessant les orteils et l’envoyant rouler à l’autre bout de la pièce où elle percute le mur. Puis il se retourne et s’abat sur le Poste 3 comme un vautour sur sa proie. Son premier réflexe est de vouloir répondre immédiatement, de traiter ce putain de flic de menteur, de débile atteint d’une maladie d’Alzheimer précoce due à son trop-plein de graisse, de cow-boy pédéraste suceur de bite de nègre. Puis un semblant de raison — fragile et vacillant — reprend le dessus. Il récupère sa chaise et va sur le site internet du journal local. Il n’a même pas besoin de cliquer sur la rubrique À LA UNE pour vérifier ce dont Hodges s’est vanté : c’est juste là devant lui, en première page du journal de demain.
Brady suit l’actualité policière avec assiduité et le nom de Donald Davis lui est aussi familier que son visage aux traits sublimement sculptés. Il sait que Donald Davis était recherché pour le meurtre de sa femme et sa culpabilité ne fait aucun doute pour lui. Et voilà que ce crétin vient de tout avouer, et pas seulement pour sa femme. À en croire l’article, Davis a aussi avoué avoir violé et tué cinq autres femmes. En gros, il prétend être Turnpike Joe.
Brady ne parvient pas tout de suite à faire le lien entre ce qu’il vient de lire et le message insolent du gros flic. Puis ça lui vient dans un éclair d’inspiration funeste : tant qu’il est d’humeur à passer aux aveux, Donnie Davis compte aussi s’attribuer le Massacre du City Center. Peut-être même qu’il l’a déjà fait.
Brady tourne sur sa chaise comme un derviche — une fois, deux fois, trois fois. Il a la tête qui éclate. Son pouls martèle sa poitrine, son cou, ses tempes. Il le sent dans ses gencives et sa langue.
Est-ce que Davis a parlé d’une clé valet ? Ce serait à cause de ça ?
« Y avait pas de clé valet », dit Brady… mais comment peut-il en être sûr ? Et s’il y en avait une ? S’il y en avait une… et qu’ils collent tout ça sur le dos de Donald Davis, s’ils volaient à Brady Hartsfield son grand triomphe… après tous les risques qu’il a pris…
Il ne tient plus. Il se rassoit au Poste 3 et écrit un message à kermitfrog19. Juste un petit message, mais ses mains tremblent tellement qu’il y passe presque cinq minutes. À peine terminé, il l’envoie, sans même prendre le temps de se relire.
TU DIS QUE DES CONNERIES, ENFOIRÉ. D’accord la clé n’était pas sur le contact, mais c’était pas une clé-valet. C’était le double qu’il y avait dans la bo^ite à gantz et comment j’ai réussi à ouvrrit la voiture C4EST À TOI DE TROUVER CONNARD. Donald Davis est pas MR Mercedes. Je répète DONALD DAVIUS EST PAS MR MERCEDES. Si tu racontes que c’est lui, je te tue, m^eme si ce serait pas vraimnt tuer vu le vieux débris que t’es.
Signé,
Le VRAI Tueur à la Mercedes.
P-S : Ta mère était une pute, elle la prenait dans le cul et léchait le sperme dans les caniveaux.