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Il a une amie dans ses contacts, Marlo Everett, qui lui doit une faveur. Hodges est certain que Marlo acceptera de faire une petite vérif pour lui sans trop poser de questions. Et si elle tombe sur un certain nombre de rapports que l’enquêteur principal a conclus par la formule « il est probable que le plaignant ait oublié de fermer son véhicule », alors il saura.

Au fond de lui, il sait déjà.

« Monsieur Hodges ? » Jerome le regarde un peu soucieusement.

« Oui, Jerome ?

— Quand vous travailliez sur l’affaire, vous n’avez jamais parlé de ce dispositif avec la brigade anticriminalité ? Je veux dire, ils doivent forcément être au courant. C’est pas nouveau. Mes amis disent que ça a même un nom : le vol à la volée.

— On a parlé au chef mécanicien de la concession Mercedes qui nous a dit qu’une clé avait été utilisée », répond Hodges.

Même à ses propres oreilles, sa réponse semble faible et sur la défensive. Pire : incompétente. Ce que le chef mécanicien avait fait — ce que tout le monde avait fait —, c’était présumer qu’une clé avait été utilisée. Une clé qu’une écervelée que personne n’aimait avait laissée sur le contact.

Jerome affiche un sourire cynique étrange qui jure sur son jeune visage. « Il y a des trucs dont les concessionnaires automobiles ne parlent pas, monsieur Hodges. C’est pas vraiment qu’ils mentent, ils effacent juste certains détails de leur esprit. Par exemple comment un airbag peut vous sauver la vie mais aussi vous enfoncer vos lunettes dans les yeux et vous rendre aveugle. Comment certains 4 × 4 se retournent plus facilement que d’autres. Ou combien il est facile de capter et d’enregistrer les signaux des dispositifs EPSC. Mais les gars spécialisés dans la criminalité automobile doivent être au courant, non ? Je veux dire, ils sont forcément au courant. »

La vérité crasse, c’est que Hodges ne sait pas. Il devrait savoir, mais il ne sait pas. Pete et lui étaient quasi constamment sur le terrain, de service du matin au soir, à dormir peut-être cinq heures par nuit. La paperasse s’amoncelait. S’il y a eu un mémo sur la criminalité automobile, il doit être perdu quelque part dans les caisses de dossiers. Il n’osera pas demander à son ancien coéquipier, mais il s’avise qu’il va peut-être devoir tout raconter à Pete très vite. S’il ne trouve pas tout seul, cela va sans dire.

En attendant, c’est à Jerome qu’il doit tout dire. Parce que le type avec qui Hodges est en train de fricoter est fou.

Barbara accourt, transpirante et essoufflée. « Jay, on peut regarder les dessins animés à la télé avec Hilda et Tonya ?

— Ouais, vas-y », répond Jerome.

Elle se jette à son cou et colle sa joue à la sienne. « Tu nous feras des pancakes, mon frère chéri ?

— Non. »

Elle desserre son étreinte et s’écarte de lui. « T’es méchant. Et feignant, aussi.

— Pourquoi tu vas pas chez Zooney’s t’acheter des Eggos ?

— Bah, j’ai pas de sous. »

Jerome plonge la main dans sa poche et en sort un billet de cinq dollars, ce qui lui vaut un autre câlin.

« Je suis toujours méchant ?

— Non, t’es gentil  ! T’es le meilleur frère du monde !

— Tu pars pas sans tes copines, dit Jerome.

— Et emmenez Odell », ajoute Hodges.

Barbara glousse. « On emmène toujours Odell. »

Hodges regarde les filles dans leurs T-shirts assortis s’éloigner en sautillant dans la rue (parlant à toute allure et se refilant la laisse d’Odell) avec un sentiment de profonde inquiétude. Il peut difficilement imposer un couvre-feu aux Robinson mais ces trois fillettes ont l’air si petites.

« Jerome ? Si quelqu’un essayait de s’en prendre à elles, est-ce qu’Odell… ?

— Les protégerait ? Il y laisserait sa vie, m’sieur Hodges. Sa vie. Quelque chose ne va pas ?

— Est-ce que je peux toujours compter sur ta discrétion ?

— Toujou’, missié !

— OK, alors je vais devoir t’en raconter beaucoup plus. Mais en retour, je veux qu’à partir de maintenant tu me promettes de m’appeler Bill. »

Jerome réfléchit. « Je vais mettre du temps à m’y habituer mais c’est d’accord. »

Hodges lui raconte presque tout (il omet de préciser où il a passé la nuit), se référant de temps en temps à ses notes. À l’instant où il termine son récit, Barbara et ses copines reviennent du GoMart avec une boîte d’Eggos qu’elles se renvoient comme une balle en rigolant. Elles rentrent déguster leurs friandises du matin devant la télé.

Hodges et Jerome restent assis sur l’escalier du porche à discuter de fantômes.

20

Edgemont Avenue ressemble à une zone de combat, mais au moins, au sud de Lowbriar, c’est une zone de combat principalement blanche, peuplée de descendants des vallées profondes du Kentucky et du Tennessee qui ont migré ici après la Seconde Guerre mondiale pour bosser dans les usines. Maintenant, les usines ont fermé et la grande majorité de la population est constituée de camés qui sont passés à l’héroïne « Black tar » quand l’Oxy est devenue trop chère. Edgemont est bordée de bars, de boutiques de prêteurs sur gages et d’encaissement de chèques, tous fermés à double tour en ce samedi matin. Les deux seuls magasins ouverts sont l’épicerie Zooney’s et le lieu de rendez-vous de Brady, la boulangerie Batool’s.

Brady se gare juste devant, pour pouvoir surveiller sa Coccinelle Cyber Patrouille et quiconque essaierait de la braquer, et trimballe son matériel à l’intérieur, au milieu des bonnes odeurs. Le métèque derrière le comptoir est en train de se prendre la tête avec un client brandissant une carte Visa en lui montrant l’écriteau ESPÈCES SEULEMENT JUSQU’À RÉPARATION ORDINATEUR.

L’écran d’ordinateur du Paki est bloqué. Tout en jetant un coup d’œil à sa Coccinelle toutes les trente secondes, Brady pianote le Boogie-Woogie de L’Écran Bloqué, qui consiste à appuyer sur les touches alt, ctrl et suppr en même temps. Le gestionnaire de tâches apparaît et Brady voit immédiatement qu’Explorer ne répond pas.

« Pas bon ? s’inquiète le Pakistanais. S’il vous plaît, pas dire moi pas bon. »

D’habitude, Brady en rajouterait et s’éterniserait, non pas parce que les types comme Batool lâchent du pourboire — ils n’en lâchent pas —, mais pour le voir suer à grosses gouttes son huile Crisco. Mais pas aujourd’hui. C’était juste son excuse pour se tirer du magasin et aller au centre commercial, et il veut en finir le plus vite possible.

« Non, je m’en occupe, monsieur Batool », dit-il. Il sélectionne TERMINER et redémarre le PC du Pakos. L’instant d’après, la caisse enregistreuse fonctionne à nouveau et les quatre icônes des différents types de cartes de crédit réapparaissent.

« Toi génie ! » s’exclame Batool. Pendant une horrible seconde, Brady craint que le fils de pute parfumé ne se jette à son cou.

21

Brady quitte le Paradis des Pedzouilles et prend vers le nord en direction de l’aéroport. Il y a un Home Depot au centre commercial de Birch Hill où il pourrait sans aucun doute trouver tout ce dont il a besoin, mais il décide d’aller plutôt au complexe Skyway Shopping. Ce qu’il s’apprête à faire est risqué, irréfléchi et inutile. Il ne va pas risquer d’aggraver son cas en allant le faire dans le voisinage de Discount Electronix. On chie pas dans son propre nid.