Brady va faire ses petites affaires au Garden World du Skyway et comprend tout de suite qu’il a fait le bon choix. Le magasin est immense et bondé en ce samedi après-midi de fin de printemps. Au rayon pesticides, Brady ajoute deux boîtes de Gopher-Go à son caddie déjà rempli d’articles-camouflage : de l’engrais, du paillis, des graines et une petite griffe de jardin. Il sait que c’est de la folie de venir en personne acheter du poison alors qu’il en a déjà commandé sur Internet et qu’il devrait recevoir sa commande d’ici quelques jours dans sa deuxième boîte aux lettres, mais il ne peut pas attendre. Absolument pas attendre. Il ne pourra probablement pas empoisonner le chien des nègres avant lundi — peut-être même mardi ou mercredi — mais il a besoin de faire quelque chose. Il a besoin de sentir qu’il… comment disait Shakespeare, déjà ? S’armer contre une mer de douleurs.
Il est en train de faire la queue à la caisse en se disant que si la caissière (une autre Pakos, la ville en est infestée) lui fait la moindre remarque à propos du Gopher-Go (même le truc le plus inoffensif genre Ce truc est hyperefficace), il laissera tomber. Trop de chances qu’il se fasse repérer et identifier : Ah oui, le jeune homme nerveux qui achetait une griffe de jardin et du poison contre les rats à poche.
Il pense, Peut-être que j’aurais dû mettre des lunettes de soleil. C’est pas comme si je risquais de me faire remarquer, la moitié des hommes en portent ici.
Trop tard. Il a laissé ses Ray-Ban à Birch Hill, dans sa Subaru. Tout ce qu’il lui reste à faire, c’est attendre son tour et s’intimer de ne pas transpirer. Ce qui revient au même que de demander à quelqu’un de pas penser à un ours polaire vert.
Je l’ai remarqué parce qu’il transpirait beaucoup, dirait la Pakos à la caisse (la cousine du boulanger Batool, pour ce qu’en sait Brady) à la police. Et aussi parce qu’il achetait du poison à rongeurs. Celui à la strychnine.
Il a presque envie de s’enfuir, mais il y a des gens derrière lui maintenant et s’il sort de la queue, est-ce que les gens ne vont pas le remarquer pour ça ? Et se demander si…
Une petite tape sur l’épaule. « C’est à vous, monsieur. »
N’ayant plus le choix, Brady avance son caddie. Les boîtes de Gopher-Go sont d’un jaune qui crève les yeux au milieu de ses autres courses ; pour Brady, elles ont la couleur exacte de la folie, et ça paraît logique. C’est de la folie d’être ici.
Puis une pensée rassurante lui vient, une pensée aussi apaisante qu’une main fraîche sur un front fiévreux : foncer dans le tas au City Center c’était encore plus fou… et pourtant je m’en suis tiré, non ?
Oui, et il s’en tire aussi sur ce coup-là. La Pakistanaise passe ses achats au scanner de la caisse sans lui accorder ne serait-ce qu’un regard. Elle ne lève même pas les yeux quand elle lui demande s’il paiera en espèces ou par chèque.
Brady paye en cash.
Il n’est pas si fou.
De retour à sa voiture (il s’est garé entre deux camions, où le vert fluo de la Coccinelle se repère à peine), il s’installe au volant et respire à pleins poumons jusqu’à ce que les battements de son cœur retrouvent un rythme normal. Il pense à sa prochaine étape et ça l’aide à se calmer davantage.
D’abord, Odell. Le clébard va crever d’une manière atroce et le gros flic saura que c’est de sa faute, même si les Robinson l’ignorent. (D’un point de vue purement scientifique, Brady serait curieux de voir si Hodges va leur avouer. Il pense que l’Off-Ret n’en fera rien.) Ensuite, le flic lui-même. Brady le laissera mariner quelques jours dans sa culpabilité, et qui sait ? Peut-être qu’il optera finalement pour le suicide. Mais probablement pas. Donc c’est Brady qui devra le tuer, reste à déterminer par quel moyen. Et enfin…
Un grand coup d’éclat. Quelque chose dont on se souviendra pendant un siècle. La question c’est, quel genre de grand coup d’éclat ?
Brady démarre et règle la radio pourrie de la Coccinelle sur BAM !radio, où c’est cent pour cent rock tous les week-ends. Il tombe sur la fin d’un morceau de ZZ Top et il s’apprête à mettre KISS-92 quand sa main se fige. Au lieu de changer de station, il monte le volume. C’est le destin qui lui parle.
Le DJ annonce à Brady que le boys band le plus sexy du pays viendra en ville pour une date seulement — c’est bien ça : ’Round Here sera en concert au MACC jeudi prochain. « Bientôt complet, les enfants, mais une douzaine de places sont à gagner sur BAM !radio et les Gentils Gars du studio commenceront à les distribuer par lots de deux à compter de lundi, alors tendez l’oreille pour appeler dès que vous entendrez… »
Brady éteint la radio. Il a le regard distant, brumeux, songeur. Ce qu’on appelle le MACC dans cette ville, c’est le Midwest Art & Culture Center. Il occupe tout un pâté de maisons et a une salle de concert gigantesque.
Il pense, Quelle façon de partir. Oh, bon Dieu, quelle façon ce serait de partir.
Il se demande quelle est la capacité exacte de l’auditorium Mingo du MACC. Trois mille ? Peut-être quatre ? Il ira vérifier sur Internet ce soir.
22
Hodges se prend un plat à emporter chez un traiteur voisin (une salade au lieu du bon gros burger que réclame son estomac) et rentre chez lui. Ses plaisantes activités de la nuit dernière se font ressentir et bien qu’il doive appeler Janey — il semblerait que du travail les attende à la maison de Sugar Heights de la défunte Olivia Trelawney —, il décide que la prochaine étape de son enquête sera une petite sieste. Il vérifie le répondeur dans le salon, mais l’écran indique 0 NOUVEAU MESSAGE. Il va ensuite faire un tour sous le Parapluie de Debbie mais n’y trouve rien de nouveau non plus. Il s’allonge donc et règle son réveil interne pour une heure. Sa dernière pensée avant que ses yeux ne se ferment est qu’il a encore oublié son téléphone portable dans la boîte à gants de sa Toyota.
Faut que j’aille le chercher, se dit-il. Je lui ai donné mes deux numéros, mais elle n’est pas de la vieille école, elle, et c’est sur mon portable qu’elle essaiera d’appeler en premier si elle a besoin de moi.
Puis il s’endort.
C’est son bon vieux téléphone fixe qui le réveille, et quand il se tourne pour décrocher, il réalise que son horloge interne, qui ne l’a jamais lâché pendant toutes ses années de service, a apparemment décidé qu’elle aussi était à la retraite. Il a dormi pendant presque trois heures.
« Allô ?
— Tu vérifies jamais tes messages, Bill ? »
Janey.
Il lui traverse l’esprit de lui dire que la batterie de son portable est morte mais commencer une relation sur un mensonge ne promet rien de bon, même une relation qui se construit au jour le jour. Et c’est pas le plus important. Elle a la voix fatiguée et enrouée, comme si elle venait de crier. Ou de pleurer.
Il s’assoit. « Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Ma mère a fait un AVC ce matin. Je suis à l’hôpital de Warsaw County. C’est le plus proche de Beausoleil. »
Il sort ses jambes du lit. « Mince, Janey. Comment elle va ?
— Pas bien du tout. J’ai prévenu ma tante Charlotte à Cincinnati et mon oncle Henry à Tampa. Ils arrivent. Tante Charlotte va forcément traîner ma cousine Holly avec elle. » Elle rit, mais il n’y a pas une once d’humour dans son rire. « Bien sûr qu’ils arrivent — c’est l’odeur de l’argent qui les attire.