— Est-ce que tu veux que je vienne, moi ?
— Bien sûr, mais qu’est-ce que je vais leur dire ? Je vais quand même pas te présenter comme le type que j’ai mis dans mon lit presque aussitôt après l’avoir rencontré, et si je leur dis que je t’ai engagé pour enquêter sur la mort de Ollie, y a de fortes chances que ça figure sur le compte Facebook d’un des gosses de Henry d’ici ce soir. En matière de commérages, Oncle Henry est pire que Tante Charlotte, mais ni l’un ni l’autre ne sont des modèles de discrétion. Au moins, Holly est juste bizarre. » Elle prend une profonde inspiration tremblotante. « Seigneur, j’aurais bien besoin d’un visage amical, là. J’ai pas vu Charlotte et Henry depuis des années, ils sont même pas venus à l’enterrement de Ollie et ils se sont bien gardés de prendre de mes nouvelles par la suite. »
Hodges étudie la question et dit : « Je suis un ami, c’est tout. Je travaillais à Sugar Heights pour le service de sécurité Vigilant Guard. On s’est rencontrés quand t’es venue trier les affaires de ta sœur et t’occuper du testament avec l’avocat. Un ami, voilà.
— OK. Ça peut marcher. »
Ça marchera. Quand il s’agit d’inventer des histoires, personne ne le fait avec plus de sérieux qu’un flic. « J’arrive.
— Mais… tu n’as pas des obligations en ville ? Continuer ton enquête ?
— Rien qui ne puisse attendre. Je suis là dans une heure. Peut-être moins vu qu’on est samedi.
— Merci, Bill. De tout mon cœur. Si je suis pas dans le hall d’entrée…
— Je te trouverai, je suis un bon détective. »
Il enfile ses chaussures.
« Je pense que tu ferais mieux de prendre des affaires de rechange, si tu viens. J’ai réservé trois chambres au Holiday Inn près de l’hôpital. J’en prendrai une pour toi aussi. Les avantages d’avoir de l’argent. Sans parler d’une Amex Platinum.
— Janey, je peux rentrer, tu sais, c’est pas loin.
— Je sais, mais elle risque de mourir. Et si ça arrive aujourd’hui ou demain, je vais vraiment avoir besoin d’un ami… pour les… tu sais, pour les… »
Les larmes lui viennent et l’empêchent de terminer. Mais Hodges n’a pas besoin qu’elle termine, car il sait ce qu’elle veut dire. Pour les dispositions.
Dix minutes plus tard, il prend la route vers l’est, vers Beausoleil et l’hôpital de Warsaw County. Il s’attend à trouver Janey dans la salle d’attente des soins intensifs, mais elle est dehors, assise sur le pare-chocs d’une ambulance. Quand il se range à côté d’elle, elle monte dans sa Toyota et un seul coup d’œil à ses traits tirés et ses yeux creusés suffit à lui dire tout ce qu’il a besoin de savoir.
Elle se contient jusqu’à ce qu’il se gare dans le parking visiteurs, puis craque. Hodges la prend dans ses bras. Elle lui dit qu’Elizabeth Wharton est passée dans l’autre monde à quinze heures quinze, heure du Centre.
À peu près au moment où je mettais mes chaussures, se dit Hodges, et il la serre plus fort.
23
La saison de la Petite Ligue bat son plein et Brady passe son samedi après-midi au stade McGinnis où toute une série de matchs se jouent sur trois terrains différents. L’après-midi est chaude et les affaires marchent bien. Une tripotée de midinettes prépubères sont venues voir jouer leurs petits frères et pendant qu’elles attendent leurs glaces, la seule chose dont elles semblent parler (ou du moins la seule chose dont Brady les entend parler), c’est le concert des ’Round Here au MACC. On dirait qu’elles y vont toutes. Brady a décidé qu’il ira, lui aussi. Il faut juste qu’il trouve le moyen de rentrer avec son gilet spécial — celui doublé de billes de roulement et de blocs d’explosif.
Ma dernière révérence, pense-t-il. Un gros titre pour les années à venir.
Cette pensée lui remonte le moral. Tout comme d’avoir vendu toute sa cargaison de sucreries — à seize heures, même le stock de Tutti Frutti est parti. De retour à l’usine, il donne les clés à Shirley Orton (qui ne quitte jamais la boîte, on dirait) et lui demande s’il peut échanger ses horaires avec Rudy Stanhope qui est du dimanche après-midi. Avec les trois camions des Crèmes Glacées Loeb’s tournant sur les cinq grands stades de la ville, dont McGinnis, les dimanches — pour peu que le temps soit de saison — ne sont pas de tout repos. Il accompagne sa requête du sourire attendrissant de petit garçon auquel Shirley ne résiste jamais.
« En gros, dit Shirley, tu veux deux après-midi de congé de suite.
— T’as tout compris. »
Il lui explique que sa mère veut aller rendre visite à son frère, ce qui veut dire au moins une nuit, voire deux, passées là-bas. Bien sûr, il n’y a pas de frère, et en matière de virée, la seule qui semble intéresser sa mère ces derniers temps, c’est celle avec le tour opérateur qui l’emmène de son canapé au minibar puis à son canapé à nouveau.
« Je suis sûre que Rudy sera d’accord. Tu veux pas l’appeler toi-même ?
— Si c’est toi qui demandes, c’est forcément dans la poche. »
La connasse se met à glousser, ce qui fait entrer en mouvement des tonnes de chair de manière assez inquiétante. Elle passe l’appel pendant que Brady se change. Rudy est ravi de lui laisser son dimanche et de prendre son mardi. Ça laisse deux après-midi à Brady pour surveiller le GoMart Zooney’s, ce qui devrait suffire. Et si la fille et le clebs ne se pointent pas, il se fera porter pâle mercredi. S’il le faut, mais il ne pense pas que ça traînera autant.
Après avoir quitté Loeb’s, Brady passe faire trois petites courses chez Kroger. Il prend quelques produits de base dont ils ont besoin à la maison — genre œufs, lait, beurre et Choco Puffs — puis passe au rayon boucherie où il commande cinq cents grammes de viande hachée. Quatre-vingt-dix pour cent de viande rouge, dix pour cent de gras. Rien que le meilleur pour le dernier repas d’Odell.
À la maison, il ouvre le garage et décharge ses achats de la jardinerie en prenant bien soin de ranger les boîtes de Gopher-Go sur une étagère du haut. Sa mère vient rarement ici, mais à quoi bon prendre des risques ? Il y a un mini-frigo sous l’établi ; Brady l’a acheté sept dollars à un vide-grenier, une bouchée de pain. C’est là qu’il met ses bouteilles de soda. Il planque le paquet de viande hachée derrière le Coca et le Mountain Dews, puis rapporte le reste des courses à l’intérieur. Ce qu’il trouve dans la cuisine est du pur bonheur : sa mère en train de saupoudrer de paprika une salade de thon qui, surprise, a vraiment l’air bonne.
Elle surprend son regard et rigole. « Je voulais me rattraper pour les lasagnes. Je suis désolée, mais j’étais juste tellement fatiguée. »
Tellement bourrée, oui, pense-t-il, mais au moins, elle n’a pas totalement renoncé.
Elle avance vers lui ses lèvres fraîchement maquillées. « Fais un bisou à môman, mon lapin. »
Mon lapin passe ses bras autour d’elle et lui donne un long baiser. Son rouge à lèvres a un goût sucré. Puis elle lui donne une joyeuse tape sur les fesses et lui ordonne de descendre jouer avec ses ordinateurs en attendant que le dîner soit prêt.
Brady laisse un bref message au flic — Je vais te niquer, papi —, puis joue à Resident Evil jusqu’à ce que sa mère l’appelle. La salade de thon est délicieuse et il se ressert deux fois. C’est que maman sait cuisiner quand elle veut, alors il ne dit rien lorsqu’elle se sert le premier verre de la soirée, un plus grand que d’habitude pour compenser les deux ou trois plus petits qu’elle s’est refusés aujourd’hui. Et à vingt et une heures, la voilà qui ronfle à nouveau sur le canapé.