Brady en profite pour aller sur Internet se renseigner sur le prochain concert des ’Round Here. Il regarde une vidéo YouTube dans laquelle un groupe de glousseuses palabrent sur lequel des cinq garçons est le plus beau. Elles finissent par tomber d’accord sur Cam, celui qui chante « Look Me in My Eyes », de la grosse daube que Brady se rappelle vaguement avoir entendue à la radio l’an dernier. Il imagine ces visages rieurs déchiquetés par les billes d’acier et ces jeans Guess absolument identiques en lambeaux fumants.
Plus tard, après avoir mis sa mère au lit et s’être assuré qu’elle est complètement léthargique, il va chercher la viande, la met dans un saladier et la mélange avec deux tasses de Gopher-Go. Si c’est pas suffisant pour tuer Odell, il écrasera le putain de clébard avec le camion à glaces.
Cette pensée le fait ricaner.
Il enferme la viande empoisonnée dans un sac en plastique et la remet dans le mini-frigo, en faisant une fois de plus bien attention à la cacher derrière les bouteilles de soda. Il prend aussi bien soin de se laver les mains ainsi que le saladier avec beaucoup d’eau chaude savonneuse.
Cette nuit, Brady dort bien. Aucun mal de tête et aucun petit frère mort dans ses rêves.
24
Hodges et Janey sont conduits dans une pièce contiguë au hall d’entrée de l’hôpital où l’utilisation du portable est autorisée ; là, ils se partagent les dispositions funéraires.
Hodges se charge de contacter l’entreprise de pompes funèbres (Soames, la même qui s’est occupée des obsèques d’Olivia Trelawney) et de s’assurer que l’hôpital sera prêt à remettre le corps au moment où le corbillard arrivera. Janey, maniant son iPad avec une efficacité toute naturelle que Hodges lui envie, télécharge un formulaire nécrologique sur le site du journal de la ville. Elle le complète rapidement, se parlant de temps en temps à elle-même à voix basse ; Hodges l’entend murmurer la phrase pas de fleurs mais des dons aux œuvres. Quand elle reçoit un e-mail de confirmation, elle sort le carnet d’adresses de sa mère de son sac et commence à téléphoner aux amis peu nombreux de la vieille dame. Elle est chaleureuse avec eux, et calme, mais rapide. Sa voix ne faiblit qu’une seule fois, quand elle parle à Althea Greene, l’infirmière et dame de compagnie de sa mère presque dix années durant.
À dix-huit heures — à peu près l’heure où Brady arrive chez lui pour trouver sa mère en train d’apporter la touche finale à sa salade de thon — la plupart des points sur les i sont mis. À dix-huit heures cinquante, le corbillard, une Cadillac blanche, franchit l’entrée de l’hôpital, le contourne et va se garer à l’arrière. Les gars à l’intérieur savent où aller ; ils sont déjà venus ici plein de fois.
Janey regarde Hodges, elle a le visage blême et la bouche tremblante. « Je suis pas sûre de pouvoir…
— Je m’en occupe. »
La transaction ressemble à n’importe quelle autre transaction, vraiment ; il donne à l’entrepreneur des pompes funèbres et son assistant un certificat de décès, ils lui donnent un reçu. Il se dit, Je pourrais tout aussi bien être en train d’acheter une voiture. Quand il revient vers l’entrée de l’hôpital, il aperçoit Janey dehors, assise sur la même ambulance qu’avant. Il s’assoit à côté d’elle et lui prend la main. Elle lui presse fort les doigts. Ils regardent le corbillard blanc s’éloigner jusqu’à ce qu’il disparaisse. Puis il l’emmène à sa voiture et ils couvrent les deux pâtés de maisons qui les séparent de l’hôtel.
Henry Sirois, un gros homme à la poignée de main moite, arrive à vingt heures. Charlotte Gibney arrive une heure plus tard, faisant signe à un groom surchargé d’avancer tout en se plaignant de l’horrible service sur son vol. Et les bébés qui n’arrêtent pas de pleurer, dit-elle — je ne vous raconte pas. Mais elle leur raconte quand même. Elle est aussi maigre que son frère est gros et lorgne Hodges d’un œil larmoyant et suspicieux. Tapie derrière Tante Charlotte se tient sa fille, Holly, une vieille fille à peu près du même âge que Janey mais sans aucun des attraits de Janey. Holly Gibney marmonne plus qu’elle ne parle et semble avoir des difficultés à regarder les gens dans les yeux.
« Je veux voir Betty », annonce Tante Charlotte après une brève et froide accolade à sa nièce. C’est comme si elle s’imaginait que Mrs Wharton reposait dans le hall d’entrée de l’hôtel, des lys autour de sa tête et des œillets à ses pieds.
Janey explique que le corps a déjà été transféré aux pompes funèbres Soames, en centre-ville, où Elizabeth Wharton sera incinérée mercredi après-midi, après la présentation du corps mardi et une brève cérémonie d’hommage à la défunte mercredi matin.
« Mais c’est barbare, l’incinération », lâche Oncle Henry. Tout ce que ces deux-là ont à dire ressemble à des proclamations.
« C’est ce qu’elle voulait. » Janey parle calmement, poliment, mais Hodges voit son visage commencer à s’empourprer.
Il se dit qu’il va peut-être y avoir conflit, qu’ils vont exiger de voir un quelconque document écrit attestant du choix de la défunte pour l’incinération, mais non, ils ne bronchent pas. Peut-être qu’ils repensent aux millions que Janey a hérités de sa sœur — de l’argent qu’il revient à Janey de partager. Ou pas. Oncle Henry et Tante Charlotte doivent peut-être même penser à toutes ces visites qu’ils n’ont pas rendues à leur sœur aînée durant ses dernières années de souffrance. Les seules visites que Mrs Wharton recevait étaient celles d’Olivia, que Tante Charlotte n’appelle jamais par son prénom mais uniquement « la fille à problèmes ». Et bien sûr c’était Janey, encore sous le coup d’années de violences conjugales et d’un divorce houleux, qui avait été là pour elle sur la fin.
Tous les cinq vont dîner un peu tardivement au restaurant de l’Holiday Inn, où ils sont presque les derniers convives. Dans les haut-parleurs, Herb Alpert fait sonner sa trompette. Tante Charlotte prend une salade et trouve le moyen de se plaindre de l’assaisonnement, dont elle a exigé qu’il lui soit servi séparément. « Ils peuvent toujours la servir dans un saucier, ça reste de la sauce en bouteille du supermarché », déclare-t-elle.
Sa fille bredouillante commande un chibeurbeur binki. Ce qui s’avère être un cheeseburger, bien cuit. Oncle Henry opte pour des fettuccini alfredo et les aspire avec l’efficacité d’un puissant Hoover, de fines gouttelettes de transpiration perlant sur son front alors qu’il approche de la ligne d’arrivée. Puis il sauce le fond de son assiette avec un morceau de pain beurré.
C’est Hodges qui fait la conversation, racontant les anecdotes de ses années passées chez Vigilant Guard. Le job est fictif mais les histoires sont pour la plupart vraies, adaptées de ses années de service dans la police. Il leur raconte la fois où un cambrioleur s’est fait pincer alors qu’il essayait de se faufiler par la fenêtre d’une cave et comment il avait perdu son pantalon en voulant se dégager (ça lui vaut un léger sourire de la part de Holly) ; le gamin de douze ans caché derrière la porte de sa chambre qui avait mis K-O un cambrioleur avec sa batte de base-ball ; la femme de ménage qui avait caché les bijoux de son employeur dans ses sous-vêtements et tout fait tomber pendant qu’elle servait le dîner. Il y a d’autres histoires plus sordides, plein d’autres, mais Hodges préfère les garder pour lui.