Au moment du dessert (que Hodges décline, la gloutonnerie sans complexe d’Oncle Henry servant de repoussoir inquiétant), Janey les invite à séjourner dans la maison de Sugar Heights à partir du lendemain, puis les trois nouveaux venus s’en retournent vers leurs chambres pré-payées. Charlotte et Henry semblent réconfortés à l’idée d’examiner de près la façon dont vivent les nantis. Quant à Holly… qui sait ?
Leurs chambres sont au rez-de-chaussée. Janey et Hodges sont au deuxième étage. Quand ils arrivent devant leurs deux portes voisines, Janey lui demande de passer la nuit avec elle.
« Pas de sexe, dit-elle. Je me suis jamais sentie aussi peu sexy de toute ma vie. C’est juste que j’ai pas envie de rester toute seule. »
Pas de problème pour Hodges. De toute façon, il doute de pouvoir se mettre en train. Il a les abdos et les muscles des jambes encore douloureux de la nuit dernière… et il se souvient que c’est elle qui a fait tout le travail. Une fois sous les draps, elle se blottit contre lui. Il n’en revient pas de la chaleur qu’elle dégage, et de la fermeté de son corps. De sa présence. C’est vrai qu’il ne ressent aucun désir à l’instant présent, mais il est content que la vieille dame ait eu la courtoisie de casser sa pipe après que sa fille s’est occupée de lui plutôt qu’avant. Pas très gentil pour elle, mais vrai. Corinne, son ex, disait que les hommes naissent avec la trique.
Janey cale sa tête dans le creux de son épaule. « Je suis tellement contente que tu sois là.
— Moi aussi. »
C’est la vérité vraie.
« Est-ce que tu crois qu’ils savent qu’on est au lit tous les deux ? »
Hodges réfléchit à la question. « Tante Charlotte sait, mais elle le saurait même si c’était pas le cas.
— Et tu sais ça parce que t’es un bon…
— C’est ça. Allez, dors, Janey. »
Ce qu’elle fait, mais quand il se réveille en plein milieu de la nuit pour aller aux toilettes, elle est assise près de la fenêtre, le regard perdu dans le parking et pleurant. Il pose une main sur son épaule.
Elle lève la tête. « Je t’ai réveillé. Je suis désolée.
— Nah, c’est mon pipi de trois heures du mat’. Ça va, toi ?
— Oui. Ouais. » Elle sourit puis s’essuie les yeux avec les poings, comme une enfant. « C’est juste que je me déteste pour avoir envoyé maman à Beausoleil.
— Mais tu m’as dit qu’elle voulait y aller.
— Oui, elle voulait. Mais ça change pas ce que je ressens. » Janey le regarde, les yeux tristes et brillants de larmes. « Je me déteste aussi pour avoir laissé Olivia faire le plus dur pendant que j’étais en Californie.
— En tant que bon détective, j’en déduis que tu étais en train d’essayer de sauver ton mariage. »
Elle sourit faiblement. « T’es quelqu’un de bien, Bill. Allez, va faire pipi. »
Quand il revient de la salle de bains, elle est roulée en boule dans le lit. Il passe ses bras autour d’elle et ils dorment ainsi le restant de la nuit.
25
Tôt le dimanche matin, avant de prendre sa douche, Janey lui montre comment se servir de son iPad. Hodges va sur le site du Parapluie de Debbie et trouve un nouveau message de Mr Mercedes. Court et sans détour : Je vais te niquer, papi.
« Ouais, c’est ça, mais dis-moi plutôt ce que tu ressens vraiment », dit-il, puis il se surprend lui-même à rire.
Janey sort de la salle de bains enveloppée dans une serviette, de la vapeur tourbillonnant autour d’elle comme un effet spécial à la Hollywood. Elle lui demande ce qui le fait rire comme ça. Hodges lui montre le message. Elle ne trouve pas ça drôle du tout.
« J’espère que tu sais ce que tu fais. »
Hodges aussi. Une chose dont il est sûr : de retour chez lui, il ressortira son Glock .40 du coffre et recommencera à le porter. Le Happy Slapper ne suffit plus.
Le téléphone installé à côté du lit double se met à sonner. Janey répond, échange deux mots, puis raccroche. « C’était Tante Charlotte. Elle propose que le Club du rire se retrouve pour le petit-déj’ dans vingt minutes. Je pense qu’elle meurt d’envie d’aller à Sugar Heights et de commencer à fourrer son nez dans l’argenterie.
— OK.
— Elle a aussi cru bon de me dire que le lit était bien trop dur et qu’elle a dû prendre des antiallergiques à cause des oreillers en mousse.
— Mm-mmh. Janey, est-ce que l’ordinateur d’Olivia est toujours à Sugar Heights ?
— Oui. Dans la pièce qu’elle utilisait comme bureau.
— Tu pourras fermer la porte à clé pour qu’ils n’y entrent pas ? »
Elle s’interrompt dans le geste d’accrocher son soutien-gorge, reste un instant immobile dans cette position, les épaules en arrière, un archétype de féminité. « Et merde, je leur dirai simplement de pas y aller. Je vais sûrement pas me laisser intimider par cette femme. Et qu’est-ce qui se passe avec Holly ? T’arrives à comprendre un mot de ce qu’elle dit, toi ?
— J’ai cru qu’elle avait commandé un chibeurbeur hier soir », admet Hodges.
Janey s’affale dans la chaise sur laquelle Hodges l’a trouvée en train de pleurer la nuit dernière, sauf que cette fois-ci, elle rigole. « Chéri, t’es vraiment mauvais, comme détective. Ce qui en ce sens est un compliment.
— Une fois que tout ça sera terminé et qu’ils seront repartis…
— Jeudi au plus tard, le coupe-t-elle. S’ils restent plus longtemps, je serai obligée de les tuer.
— Et aucun jury sur terre ne te reconnaîtra coupable. Quand ils seront partis, j’aimerais faire venir mon ami Jerome pour qu’il jette un œil à l’ordinateur. Je l’aurais bien fait venir avant mais…
— Ils l’auraient regardé comme une bête curieuse. Et moi avec. »
Se rappelant le regard vif et inquisiteur de Tante Charlotte, Hodges acquiesce.
« Les messages du Parapluie de Debbie n’auront pas disparu ? Je croyais qu’ils s’effaçaient automatiquement dès que tu quittais le site.
— C’est pas les messages qui m’intéressent. C’est les fantômes que ta sœur entendait. »
26
Alors qu’ils marchent vers l’ascenseur, Hodges pose à Janey une question qui le préoccupe depuis qu’elle lui a téléphoné hier après-midi. « Tu crois que toutes les questions que j’ai posées à ta mère au sujet d’Olivia ont pu provoquer son attaque ? »
Elle hausse les épaules, l’air triste. « Comment savoir ? Elle était très vieille — au moins neuf ans de plus que Tante Charlotte, je crois — et la douleur n’était plus supportable sur la fin. » Puis, à contrecœur : « Peut-être que ça a joué, oui. »
Hodges passe la main dans ses cheveux peignés à la va-vite, les ébouriffant à nouveau. « Ah, bon Dieu. »
L’ascenseur tinte. Ils entrent. Elle se tourne vers lui et lui prend les deux mains. Elle parle rapidement, dans l’urgence : « Mais je vais te dire quelque chose. Si je devais tout recommencer, je le ferais. Maman a vécu une longue vie. Ollie méritait quelques années de plus. Elle n’était pas terriblement heureuse mais ça allait quand même jusqu’à ce que ce salaud s’en prenne à elle. Cet… oiseau de malheur. Lui voler sa voiture pour tuer huit personnes et en blesser je ne sais combien d’autres ne lui suffisait pas, hein ? Ah, ça non. Il fallait en plus qu’il lui vole son esprit.