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— Alors, on continue.

— Un peu qu’on continue. » Ses mains resserrent leur étreinte. « C’est notre tour, Bill. Tu comprends ? Notre tour. »

Il n’aurait abandonné en aucun cas, il a la situation en main, mais la véhémence de Janey fait du bien à entendre.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrent. Holly, Tante Charlotte et Oncle Henry attendent dans le hall. Tante Charlotte les observe de ses yeux de corbeau inquisiteurs, sûrement à la recherche de ce que l’ancien coéquipier de Hodges appelait l’air de ceux qui viennent de s’envoyer en l’air. Elle leur demande qu’est-ce qui a bien pu leur prendre aussi longtemps, puis, sans attendre de réponse, leur dit que le buffet du petit-déjeuner a l’air très léger. S’ils espéraient manger une omelette, c’est raté.

Hodges se dit que les prochains jours vont être très longs à supporter pour Janey Patterson.

27

Comme hier, c’est un beau dimanche ensoleillé et doux. Et comme hier, à seize heures, Brady a vendu l’intégralité de sa marchandise, au moins deux heures avant que l’heure du dîner approche et que le parking commence à se vider. Il se dit qu’il pourrait appeler chez lui pour savoir ce que m’man aimerait manger, puis décide finalement de prendre à emporter chez Long John Silver’s et de lui faire la surprise. Elle adore les Miettes de Homard Langostino.

Mais il se trouve que la surprise est pour Brady.

Il entre chez lui par la porte du garage et son bonjour — Salut, m’man ! J’suis là ! — meurt sur ses lèvres. Cette fois, elle a pensé à éteindre le gaz, mais l’odeur de la viande qu’elle a fait brûler pour le déjeuner flotte encore dans l’air. Et du salon lui parviennent un martèlement étouffé et un étrange cri entrecoupé de gargouillis.

Il y a une poêle à frire sur l’un des feux de la gazinière. Il y jette un coup d’œil et voit des débris de viande hachée noircie émerger comme de petites îles volcaniques d’une couche de graisse solidifiée. Sur le comptoir, il y a une bouteille de Stoli à moitié vide et un pot de mayonnaise, le seul truc qu’elle met dans ses hamburgers pour les assaisonner.

Les sacs en papier huileux tombent de ses mains. Brady ne le remarque même pas.

Non, se dit-il. C’est pas possible.

Et pourtant si. Il ouvre le frigo de la cuisine et là, posée sur l’étagère du haut, il y a la poche de viande empoisonnée. Sauf que maintenant, il en manque la moitié.

Il la fixe comme un imbécile en pensant, Elle va jamais voir dans le mini-frigo du garage. Jamais. C’est le mien.

À quoi fait suite une autre pensée : Qu’est-ce que t’en sais de ce qu’elle fait quand t’es pas là ? Si ça se trouve, elle a fouillé dans tous tes placards et regardé sous ton matelas.

Les gargouillis recommencent. Brady se précipite au salon, balançant d’un coup de pied l’un des sachets Long John Silver’s sous la table et laissant la porte du frigo grande ouverte. Sa mère est assise sur le canapé, droite comme un piquet. Elle est dans son pyjama de soie bleu. Le devant de la veste est couvert d’un plastron de vomi ensanglanté. Les boutons sont tendus sur son ventre protubérant : un ventre de femme enceinte de sept mois. Ses cheveux hérissés font comme une éclaboussure folle autour de son visage de cire. Ses narines sont obstruées de sang. Ses yeux sortent de leurs orbites. Elle ne le voit pas, c’est du moins ce qu’il pense au début, puis elle tend les bras vers lui.

« M’man ! M’man ! »

Son premier réflexe est de vouloir lui taper dans le dos, puis il regarde le hamburger presque entièrement terminé sur la table basse à côté des vestiges de ce qui devait être une vodka orange absolument colossale, et réalise que des tapes dans le dos n’y feront rien. Le truc n’est pas coincé dans sa gorge. Si seulement il l’était.

Les martèlements qu’il a entendus en entrant recommencent alors que ses pieds sont pris d’un mouvement de piston. C’est comme si elle faisait une marche militaire sur place. Son dos se cambre. Ses bras se dressent dans les airs. Maintenant, elle est simultanément en train de marcher au pas cadencé et de signaler que le ballon est passé entre les poteaux. Un pied se détend et heurte la table basse. Son verre de vodka orange se renverse.

« M’man ! »

Elle se jette en arrière contre les coussins du canapé, puis de nouveau en avant. Ses yeux à l’agonie le fixent. Elle gargouille un son étouffé qui pourrait tout aussi bien être ou ne pas être son prénom.

Qu’est-ce qu’on doit faire déjà en cas d’empoisonnement ? Donner des œufs crus ? Ou du Coca ? Non, le Coca c’est pour les douleurs d’estomac, et elle a passé ce stade depuis longtemps.

Faut que je lui mette les doigts au fond de la gorge, se dit-il. Que je la fasse vomir.

Mais au même moment, ses dents se mettent à claquer, scandant leur propre marche, et il retire la main hésitante qu’il tendait, se couvrant la bouche à la place. Il s’aperçoit qu’elle a déjà quasiment réduit sa lèvre inférieure en lambeaux ; c’est de là que vient le sang sur sa veste de pyjama. Du moins en partie.

« Bad-rii ! » Elle prend une inspiration encombrée. Ce qui suit est guttural mais compréhensible. « Prel… prom… priers ! »

Appelle les pompiers.

Il court vers le téléphone et décroche avant de réaliser qu’il ne peut vraiment pas faire ça. Pense à l’inévitable question qui s’ensuivra. Il raccroche et se retourne brusquement vers elle.

« Pourquoi t’es allée foutre ton nez là-bas, m’man ? Pourquoi ?

— Bad-rii ! Prom-priers !

— Tu l’as mangé quand ? C’était y a combien de temps ? »

Au lieu de répondre, elle recommence sa marche militaire. Sa tête part en arrière et ses yeux exorbités regardent le plafond pendant une seconde ou deux avant que sa tête ne revienne d’un coup vers l’avant. Son dos est absolument immobile ; c’est comme si sa tête était montée sur cardan. Les gargouillis reviennent — un bruit d’eau essayant de s’écouler d’une canalisation partiellement bouchée. Sa bouche bâille et elle rote du vomi. Ça atterrit sur ses genoux dans un chplop, et oh putain, il y a du sang !

Il repense à toutes les fois où il a souhaité sa mort. Mais j’ai jamais voulu que ça se passe comme ça, pense-t-il. Jamais.

Soudain, une idée illumine son esprit comme un unique signal lumineux dans un océan de tempête. Il peut trouver comment la soigner sur Internet. Y a tout sur Internet.

« Je m’en occupe, dit-il, mais il faut que je descende quelques minutes. Ne… ne bouge pas, m’man. Essaye… »

Il a failli dire Essaye de te détendre.

Il court à la cuisine, vers la porte qui mène à sa salle de contrôle. En bas, il trouvera comment la sauver. Et même s’il ne trouve pas, au moins, il n’aura pas à la regarder mourir.

28

Le mot pour allumer la lumière est contrôle, mais bien qu’il le répète trois fois, le sous-sol reste noir. Brady réalise que le système de reconnaissance vocale ne fonctionne pas parce que sa voix n’est pas comme d’habitude, et y a de quoi s’étonner ? Putain de bordel de merde, y a de quoi s’étonner ?

Il utilise l’interrupteur et descend, fermant d’abord la porte — et le bruit bestial venant du salon — derrière lui.