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Il n’essaye même pas d’activer vocalement sa rangée d’ordinateurs mais allume simplement le Poste 3 en appuyant sur le bouton derrière l’unité centrale. Le compte à rebours avant la Destruction Totale apparaît à l’écran et il l’interrompt en entrant son mot de passe. Mais il ne va pas chercher des antidotes contre l’empoisonnement ; il est bien trop tard pour ça, et maintenant qu’il est assis là dans son abri, il le reconnaît implicitement.

Et il sait aussi comment tout ça s’est passé. Elle était bien hier, sobre suffisamment longtemps pour lui préparer un bon dîner, alors elle s’est accordé une petite récompense aujourd’hui. Elle s’est d’abord fracassé le cerveau puis a cru bon de manger un petit quelque chose pour éponger tout ça avant que son lapin ne rentre du travail. Rien trouvé dans le frigo et les placards qui la tentait. Oh mais oui, et le mini-frigo dans le garage ? Les sodas ne l’intéressaient pas, mais peut-être qu’il y avait de quoi grignoter. Sauf que ce qu’elle avait trouvé était bien mieux : un sachet de viande hachée toute fraîche.

Ça rappelle une vieille expression à Brady — tout ce qui peut tourner mal tournera mal. Est-ce que c’est le Principe de Peter ? Il va vérifier sur Internet. Après quelques recherches il découvre que ce n’est pas le Principe de Peter mais la Loi de Murphy. Qui tient son nom d’Edward Murphy. Ce type fabriquait des pièces d’avions. Qui l’eût cru ?

Il va sur quelques autres sites — un bon nombre en réalité — et fait quelques parties de solitaire. Quand il entend un cognement particulièrement fort venant d’en haut, il décide d’écouter un peu de musique sur son iPod. Quelque chose de gai. Les Staple Singers, peut-être.

Et avec « Respect Yourself » dans les oreilles, il va sur le Parapluie de Debbie pour voir s’il n’y a pas un nouveau message du vieux flic.

29

Quand il n’a plus d’autre choix que d’affronter la réalité, Brady se glisse à l’étage. Le crépuscule est tombé. L’odeur de viande carbonisée s’est presque dissipée, mais celle de vomi est toujours forte. Il va dans le salon. Sa mère est par terre, près de la table basse qui est maintenant renversée. Ses yeux fixent férocement le plafond. Ses lèvres sont retroussées en un géant sourire. Ses mains sont contractées comme des griffes. Elle est morte.

Brady pense, Pourquoi il a fallu que t’ailles dans le garage chercher de quoi manger ? Oh, m’man, m’man, pour l’amour du Ciel, qu’est-ce qui t’a pris ?

Tout ce qui peut tourner mal tournera mal, se dit-il, et puis il regarde le bazar qu’elle a foutu et se demande s’ils ont un détachant moquette.

C’est la faute à Hodges. Tout est de sa faute.

Il va s’occuper du vieux Off-Ret, et sans tarder. Pour l’heure, il a d’autres chats à fouetter. Il s’assoit pour réfléchir, dans le fauteuil qu’il prend les rares fois où il regarde la télé avec elle. Il réalise qu’elle ne regardera plus jamais de téléréalité. C’est triste… mais ça a un côté marrant. Il imagine Jeff Probst envoyer des fleurs avec une carte de condoléances : De la part de tous vos amis de Survivor, et ne peut s’empêcher de glousser.

Qu’est-ce qu’il va bien pouvoir faire d’elle ? Elle ne manquera pas aux voisins vu qu’elle n’a jamais rien eu à faire avec eux, elle les trouvait snobs. Elle n’a pas non plus d’amis, pas même du genre piliers de bar, vu qu’elle buvait à la maison. Une fois, dans un rare moment de lucidité, elle lui avait dit qu’elle n’allait pas dans les bars car ils étaient pleins d’alcoolos comme elle.

« C’est pour ça que t’as pas senti le goût de cette merde et que t’as continué à bouffer, hein ? demande-t-il au cadavre. T’étais complètement bourrée. »

Si seulement ils avaient un congélateur, il pourrait la fourrer dedans. Il a vu ça dans un film, une fois. Il ose pas la mettre au garage ; il sait pas pourquoi, mais ça fait un peu trop lieu public. Il imagine qu’il pourrait la rouler dans un tapis et la foutre au sous-sol, elle tiendrait très bien sous l’escalier, mais comment arriverait-il à bosser en la sachant là ? Sachant que même roulée dans un tapis, ses yeux garderaient leur regard féroce ?

De plus, le sous-sol, c’est chez lui. C’est sa salle de contrôle.

Au final, il comprend qu’il n’y a qu’une seule chose à faire. Il l’attrape sous les bras et la traîne vers l’escalier de l’étage. Quand il arrive au bas des marches, son pantalon de pyjama a glissé, révélant ce qu’elle appelle parfois (appelait, se dit-il) sa minette. Une fois, quand il était au lit avec elle et qu’elle lui soulageait un mal de tête particulièrement douloureux, il avait essayé de lui toucher la minette et elle lui avait giflé la main. Fort. Ne t’avise jamais, elle avait dit. C’est de là que tu viens.

Brady la traîne en haut, une marche après l’autre. Le pantalon de pyjama descend sur ses chevilles et reste baissé là. Il se souvient de la marche militaire assise qu’elle a exécutée sur le canapé dans ses derniers instants d’agonie. Quelle horreur. Mais, comme pour le truc avec Jeff Probst et les fleurs, ça avait eu quelque chose de marrant, même si c’était pas le genre de blague que tu pouvais expliquer aux gens. Trop Zen.

Au bout du couloir. Et dans sa chambre. Il se redresse, grimaçant à cause de la douleur dans le bas de son dos. Bon Dieu, ce qu’elle est lourde. C’est comme si la mort l’avait empaillée, mais avec une sorte de mystérieuse viande compacte.

Peu importe. Fais ce que t’as à faire.

Il lui remonte son pantalon de pyjama, lui redonnant un peu de décence — autant de décence que peut en avoir un cadavre en pyjama plein de vomi — et la hisse sur son lit, grognant lorsqu’une nouvelle douleur lui transperce le dos. Cette fois, quand il se relève, il sent sa colonne vertébrale craquer. Il se dit qu’il pourrait la changer et lui mettre quelque chose de propre — peut-être un des T-shirts XL qu’elle met parfois pour dormir — mais ça impliquerait de soulever et de manipuler encore ce qui n’est plus à présent que des kilos de viande silencieuse suspendus à des cintres d’os. Et s’il se foutait le dos en l’air ?

Il pourrait au moins lui enlever le haut, qui a épongé presque tout le vomi et le sang, mais alors il verrait ses seins. Ça, elle lui laissait toucher, mais seulement de temps en temps. Mon magnifique garçon, disait-elle dans ces moments-là. En lui passant les doigts dans les cheveux ou en lui massant la nuque, où ses maux de tête s’enracinaient, tenaillants, lancinants. Mon magnifique garçon.

Il finit par remonter simplement le dessus-de-lit, la recouvrant entièrement. Surtout ce regard fixe féroce.

« Désolé, m’man, dit-il en regardant la forme blanche. Pas ta faute. »

Non. C’est la faute du gros tas de flic. Brady avait acheté le Gopher-Go pour empoisonner le clébard, d’accord, mais seulement comme moyen d’atteindre Hodges et de foutre le bordel dans sa tête. Maintenant, c’est Brady qui a la tête en vrac. Sans parler du salon. Il a du boulot qui l’attend, mais il a autre chose à faire avant.

30

Il a retrouvé son sang-froid et, cette fois, il arrive à activer la reconnaissance vocale. Il ne perd pas de temps, s’assoit devant le Poste 3 et s’identifie sur le Parapluie de Debbie. Le message qu’il envoie à Hodges est bref et direct :

Je vais te tuer.