Tu me verras pas arriver.
L’APPEL DES MORTS
1
Le lundi, deux jours après la mort d’Elizabeth Wharton, Hodges est de nouveau installé à une table chez DeMasio’s Ristorante Italiano. La dernière fois qu’il était là, c’était pour déjeuner avec son ancien coéquipier. Cette fois, c’est pour dîner. Et ses convives sont Jerome Robinson et Janelle Patterson.
Janey le complimente sur son costume, qui lui va déjà mieux, même s’il n’a perdu que quelques kilos (et le Glock qu’il a à la ceinture se remarque à peine). C’est son nouveau chapeau que Jerome aime bien, un Borsalino marron que Janey lui a acheté aujourd’hui sur un coup de tête, puis offert, non sans solennité. Parce qu’il est maintenant détective privé, a-t-elle dit, et que tout privé qui se respecte se doit d’avoir un Borsalino qu’il peut incliner sur un sourcil.
Jerome l’essaye et lui donne l’inclinaison parfaite. « Alors ? Je ressemble à Bogart ?
— Je voudrais pas te décevoir, Jerome, dit Hodges, mais Bogart était blanc.
— Tellement blanc qu’il avait presque un éclat lunaire, ajoute Janey.
— J’avais oublié. »
Jerome refile le chapeau à Hodges qui le range sous sa chaise, se disant d’y penser en partant. Et de ne pas marcher dessus.
Il est ravi de voir que ses deux invités s’entendent bien dès le début. Une fois les plaisanteries avec le chapeau terminées et la glace brisée, Jerome — tête mûre sur un corps de gamin, se dit souvent Hodges — fait bien les choses en prenant les mains de Janey dans les siennes pour lui présenter ses condoléances.
« Et pour votre sœur aussi, dit-il. Je sais que vous l’avez perdue il y a peu. Si je perdais la mienne, je serais le garçon le plus malheureux du monde. Barb est chiante mais je l’aime plus que tout. »
Janey le remercie d’un sourire. Puisque Jerome est légalement trop jeune pour boire du vin, ils commandent tous du thé glacé. Janey lui demande quels sont ses projets de fac et quand il mentionne l’éventualité d’aller à Harvard, elle lève les yeux au ciel en disant : « Un futur ancien de Hârvârd ! Oh my God !
— Missié Hodges i’ devwa se twouver un autw’ esclave ! » s’exclame Jerome. Janey rit si fort qu’elle doit recracher un morceau de crevette dans sa serviette. Ça la fait rougir mais Hodges est heureux de l’entendre rire. Son maquillage soigneux ne suffit pas à cacher la pâleur de ses joues et ses cernes sous les yeux.
Quand Hodges lui demande si Tante Charlotte, Oncle Henry et Holly la Marmonneuse apprécient leur séjour dans la grande demeure de Sugar Heights, Janey se prend la tête dans les mains comme en proie à une affreuse migraine.
« Tante Charlotte m’a appelée six fois aujourd’hui. J’exagère pas. Six fois. La première fois pour me dire que Holly s’était réveillée en plein milieu de la nuit sans savoir où elle était et qu’elle avait fait une crise d’angoisse. Tatie C était à deux doigts d’appeler une ambulance, mais Oncle Henry a finalement réussi à la calmer en lui parlant de la NASCAR. Holly est dingue de courses de stock-cars. Elle n’en rate jamais une à la télé, d’après ce que j’ai compris. Jeff Gordon est son idole. » Janey hausse les épaules. « Allez comprendre.
— Quel âge elle a, cette Holly ? demande Jerome.
— À peu près mon âge, mais elle a quelques petits problèmes de… carences affectives, je dirais. »
Jerome réfléchit en silence et dit : « Elle ferait peut-être bien de s’inspirer de Kyle Bush alors.
— Qui ?
— Pas grave, laissez tomber. »
Janey leur dit que Tante Charlotte a ensuite appelé pour s’extasier sur la facture d’électricité, qui doit être faramineuse ! ; puis pour confier que les voisins semblent très froids ; puis pour déclarer qu’il y a une quantité épouvantable de photos et que tout cet art contemporain n’est guère à son goût ; puis pour faire remarquer que si Olivia pensait que toutes ces lampes étaient en pâte de verre, elle s’était bien fait avoir. Son dernier appel, que Janey avait reçu juste avant de partir pour le restaurant, avait été le plus exaspérant. Oncle Henry voulait faire savoir à Janey, avait dit sa tante, qu’il avait étudié la question et qu’il n’était pas encore trop tard pour changer d’avis concernant l’incinération. Cette idée contrariait beaucoup son frère — il appelait ça « des funérailles de Viking » — et Holly ne voulait même pas en parler car ça l’horrifiait au plus haut point.
« Ils partent bien jeudi, dit Janey, et je compte déjà les minutes. » Elle presse la main de Hodges et poursuit : « Il y a quand même une bonne nouvelle dans tout ça. Tatie C dit que tu as tapé dans l’œil à Holly. »
Hodges sourit. « Ça doit être ma ressemblance avec Jeff Gordon. »
Janey et Jerome commandent un dessert. Hodges, d’humeur vertueuse, n’en prend pas. Puis, au café, Hodges se met au boulot. Il a apporté deux dossiers, et il en tend un à chacun de ses convives.
« C’est toutes mes notes. Je les ai organisées aussi bien que possible. Je veux que vous les ayez au cas où il m’arriverait quoi que se soit. »
Janey est alarmée. « Qu’est-ce qu’il t’a dit d’autre sur ce fichu site ?
— Rien du tout », répond Hodges. Le mensonge sort tout seul et le ton est convaincant. « C’est juste par précaution.
— Vous êtes sûr de ça ? demande Jerome.
— Absolument. Il n’y a rien de concluant dans ces notes, ce qui ne veut pas dire que nous n’avons pas avancé. Je tiens peut-être le moyen — je dis bien peut-être — de remonter jusqu’à ce type. En attendant, je veux que vous soyez tous les deux très attentifs à votre environnement, à tout moment.
— SOUM un jour, SOUM toujours, dit Janey.
— Exact. » Hodges se tourne vers Jerome. « Et toi, à quoi plus précisément vas-tu faire attention ? »
La réponse est rapide et claire. « Aux véhicules fréquents, surtout ceux conduits par des hommes plutôt jeunes, disons entre vingt-cinq et quarante ans. Même si je trouve que quarante ans, c’est plutôt vieux. Ce qui fait quasiment de vous un vieillard, Bill.
— Personne n’aime les p’tits malins, dit Hodges. T’apprendras ça avec le temps, jeune homme. »
Elaine passe à leur table pour demander si tout s’est bien passé. Ils répondent tous par l’affirmative et Hodges commande une nouvelle tournée de café.
« Tout de suite, monsieur Hodges, répond-elle. Vous avez bien meilleure mine que la dernière fois. Si je puis me permettre. »
Hodges ne le prend pas mal. Il se sent beaucoup mieux que la dernière fois. Plus léger que ne peut l’expliquer à elle seule la perte de trois ou quatre kilos.
Elaine partie et le café servi, Janey appuie les coudes sur la table et se penche vers Hodges, les yeux dans les siens. « Quel moyen ? Dis-nous. »
Hodges se met à penser à Donald Davis qui a reconnu le meurtre non seulement de son épouse mais aussi de cinq autres femmes sur différentes aires d’autoroutes du Midwest. Bientôt, le bellâtre Davis sera incarcéré à la prison d’État où il passera sans aucun doute le restant de ses jours.
Hodges connaît la chanson.
Il n’est pas naïf au point de croire que tous les homicides finissent par être élucidés un jour ou l’autre, mais les meurtriers sont généralement découverts. Quelque chose (un certain cadavre d’épouse dans une certaine carrière abandonnée, par exemple) émerge au grand jour. C’est comme si une force universelle tâtonnante mais puissante mettait tout en œuvre pour remettre les choses en ordre. Les inspecteurs qui se voient confier une affaire lisent des rapports, interrogent des témoins, passent des coups de téléphone, étudient des expertises médico-légales… et attendent que cette mystérieuse force fasse son travail. Quand ça arrive (si ça arrive), le chemin apparaît tout tracé. Et il mène souvent droit au coupable, le genre d’individu que Mr Mercedes appelle dans ses lettres un crèminel.