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— Non, ça c’est sûr. Il va y avoir une réception ? »

Janey soupire. « Tatie C y tient. Donc cérémonie à dix heures suivie d’un buffet à la maison de Sugar Heights. Pendant qu’on sera en train de manger des canapés de chez le traiteur et d’échanger nos meilleurs souvenirs d’Elizabeth Wharton, les pompes funèbres s’occuperont de l’incinération. Je déciderai quoi faire avec les cendres jeudi, quand ils seront partis. Ils ne seront même pas obligés de voir l’urne.

— C’est une bonne idée.

— Merci, mais je redoute la réception. Pas à cause de Mrs Greene ni des quelques vieilles amies de maman, mais à cause d’eux. Si Tante Charlotte fait un esclandre, Holly est capable de craquer. Tu viendras aussi, hein ?

— Si tu me laisses passer les mains sous ta chemise, je ferai n’importe quoi pour toi.

— Dans ce cas, laisse-moi t’aider avec les boutons. »

4

À quelques kilomètres de la maison de Harper Road où Kermit William Hodges et Janelle Patterson sont au lit ensemble, Brady Hartsfield est assis dans sa salle de contrôle. Ce soir, il est à son établi et non devant sa rangée d’ordinateurs. Et il ne fait rien.

À côté de lui, au milieu de l’amoncellement d’outils, de morceaux de câble et de pièces d’ordinateurs, il y a le journal du lundi, toujours roulé dans son emballage plastique. Il l’a acheté en rentrant de Discount Electronix, mais seulement par habitude. Les nouvelles ne l’intéressent pas. Il a d’autres choses en tête. Comment avoir le flic. Comment entrer au concert des ’Round Here au MACC avec son gilet-suicide minutieusement conçu. S’il décide vraiment de le faire, bien entendu. Pour l’instant, tout ça lui semble insurmontable. Un champ entier à labourer. Une montagne à escalader. Un… un…

Mais il n’arrive pas à trouver d’autres comparaisons. Ou bien ce sont des métaphores ?

Peut-être, pense-t-il sombrement, que je devrais me tuer et en finir avec tout ça. Me débarrasser de ces effroyables pensées. Ces instantanés de l’enfer.

Comme par exemple celui de sa mère prise de convulsions sur le canapé après avoir mangé la viande empoisonnée destinée au chien des Robinson. M’man avec les yeux exorbités et sa veste de pyjama couverte de vomi — qu’est-ce que donnerait cette photo dans l’album de famille ?

Il a besoin de réfléchir, mais il y a un ouragan qui se déchaîne dans sa tête, un bon gros ouragan de force cinq type Katrina, et ça vole dans tous les sens.

Son vieux sac de couchage de boy-scout est étalé sur un matelas gonflable qu’il a récupéré au garage et emporté au sous-sol. Le matelas a un petit trou. Brady imagine qu’il devra en acheter un neuf un jour ou l’autre s’il veut continuer à dormir ici, quel que soit le peu de temps qu’il lui reste à purger sur cette terre. Où peut-il dormir d’autre ? Il ne peut pas se résoudre à dormir dans sa chambre à l’étage, pas avec sa mère morte gisant dans sa propre chambre au bout du couloir, probablement déjà en train de se décomposer sous les draps. Il a mis l’air conditionné et l’a réglé au maximum mais il ne se fait pas d’illusions quant à l’efficacité du procédé. Ou à sa durée. Dormir sur le canapé du salon n’est pas envisageable non plus. Il l’a nettoyé aussi bien qu’il a pu et a retourné les coussins, mais l’odeur du vomi est tenace.

Non, il n’y a qu’ici qui convienne, dans son abri spécial. Sa salle de contrôle. Bien sûr, le sous-sol a aussi ses fantômes ; c’est là que son petit frère est mort. Sauf que mort est un euphémisme, et qu’il est un peu tard pour les euphémismes.

Brady repense au nom de Frankie qu’il utilisait quand il discutait avec Olivia Trelawney sous le Parapluie de Debbie. C’était comme si Frankie était encore un peu en vie. Sauf que quand cette pute de Trelawney était morte, Frankie était mort avec elle.

Mort à nouveau.

« Je t’ai jamais aimé de toute façon », dit-il en regardant vers le bas des marches. Sa voix est étrangement enfantine, aiguë et haut perchée, mais Brady ne le remarque pas. « Et j’avais pas le choix. » Il s’interrompt. « On n’avait pas le choix. »

Il pense à sa mère, et comme elle était belle à cette époque.

Cette époque révolue.

5

Deborah Hartsfield était l’une de ces rares pom-pom girls qui, même après deux grossesses, avait réussi à garder ce corps ferme et jeune qui dansait et se pavanait le long de la ligne de touche sous les projecteurs du vendredi soir ; grande, plantureuse, chevelure de miel. Durant les premières années de son mariage, elle ne prenait pas plus d’un verre de vin au dîner. Pourquoi boire à l’excès quand la vie était belle sobre ? Elle avait son mari, sa maison dans les faubourgs nord de la ville — pas vraiment un palace, mais quelle première maison l’était ? — et ses deux garçons.

Quand son père était mort, Brady avait huit ans et Frankie trois. Frankie était un enfant quelconque et du genre un peu lent. Brady, à l’inverse, était mignon et avait l’esprit vif. Et quel charmeur c’était ! Sa mère en était gaga et c’était réciproque. Ils passaient de longs samedis après-midi blottis l’un contre l’autre sous la couverture du canapé, à regarder des vieux films en buvant du chocolat chaud pendant que Norm bricolait au garage et que Frankie rampait sur le tapis, jouant avec ses constructions en bois et le camion de pompiers qu’il aimait tellement qu’il lui avait même donné un nom : Sammy.

Norm Hartsfield était électricien chez Central States Power. Il gagnait bien sa vie à grimper aux pylônes mais il avait de plus grandes aspirations. Peut-être que c’était à ces aspirations qu’il rêvait ce jour-là sur la route 51 au lieu de se concentrer sur ce qu’il faisait, ou peut-être qu’il avait perdu un peu l’équilibre et qu’il s’était rattrapé du mauvais côté pour ne pas tomber. Peu importe la raison, l’issue avait été fatale. Son collègue était en train de signaler qu’ils avaient trouvé la coupure et que les réparations étaient bientôt terminées quand il avait entendu un crépitement. C’était vingt mille volts d’électricité de la centrale à charbon de la CSP se propageant dans le corps de Norm Hartsfield. Son collègue avait levé la tête juste à temps pour voir Norm basculer de la nacelle et faire un plongeon de douze mètres vers le sol avec sa main gauche fondue et la manche de son uniforme en feu.

Accro aux cartes de crédit, comme une grande partie de la classe moyenne américaine en cette fin de siècle, les Hartsfield avaient moins de deux mille dollars d’économies. C’était maigre mais ils avaient une bonne assurance et CSP ajouta soixante-dix mille dollars en échange de la signature d’un bout de papier déchargeant la compagnie de toute responsabilité dans la mort de Norman Hartsfield. Pour Deborah Ann, ça ressemblait à un seau entier rempli de fric. Elle remboursa le prêt immobilier et acheta une nouvelle voiture. Il ne lui vint jamais à l’esprit que certains seaux ne se remplissent qu’une seule fois.

Elle était coiffeuse à l’époque où elle avait rencontré Norm et elle reprit du service après sa mort. Après six mois de veuvage, elle commença à fréquenter un homme qu’elle avait rencontré un jour à la banque — rien qu’un jeune cadre, avait-elle dit à Brady, mais il avait un avenir prometteur, comme elle disait. Elle le ramena à la maison. Il ébouriffa les cheveux de Brady et l’appela champion. Il ébouriffa les cheveux de Frankie et l’appela petit champion. Brady ne l’aimait pas (il avait de grandes dents, comme les vampires dans les films d’horreur) mais il ne le montra pas. Il avait déjà appris à porter un masque de contentement et à garder ce qu’il ressentait pour lui.