Un soir, avant d’emmener sa mère dîner, le petit ami avait dit à Brady, Ta mère est une charmeuse et toi aussi. Brady avait souri et dit merci en espérant que le petit ami mourrait dans un accident de voiture. Du moment que sa maman n’était pas dans la voiture avec lui, bien sûr. Le petit ami aux dents de vampire n’avait pas le droit de prendre la place de son père.
Ça, c’était le rôle de Brady.
Frankie s’était étouffé avec sa pomme au milieu des Blues Brothers. C’était censé être un film drôle. Brady ne voyait pas en quoi c’était si drôle mais sa mère et Frankie étaient morts de rire. Sa mère était heureuse et sur son trente et un car elle s’apprêtait à sortir avec le petit copain. La baby-sitter n’allait pas tarder. C’était une grosse truie stupide qui fouinait toujours dans le frigo pour voir ce qu’il y avait de bon à manger dès que Deborah Ann s’en allait, avec son gros cul qui débordait quand elle se penchait.
Il y avait deux bols sur la table basse ; un rempli de pop-corn, l’autre de tranches de pommes saupoudrées de cannelle. À un moment donné dans le film, il y a des gens qui chantent dans une église pendant qu’un des Blues Brothers remonte la nef en faisant des flips arrière. Frankie était assis par terre, à rigoler comme un petit fou pendant que le gros Blues Brother faisait ses flips arrière. Et quand il avait repris son souffle pour rigoler de plus belle, il avait aspiré un morceau de pomme qui s’était coincé dans sa gorge. Il s’était arrêté net de rire et avait commencé à tressauter dans tous les sens en se griffant la gorge.
La mère de Brady s’était mise à crier et l’avait pris dans ses bras. Elle l’avait serré fort pour essayer d’expulser le morceau de pomme. Mais ça ne marchait pas. Le visage de Frankie était devenu tout rouge. Elle avait mis la main dans sa bouche et au fond de sa gorge pour essayer d’attraper le morceau de pomme. Impossible. Le visage de Frankie commençait à perdre sa couleur rouge.
« Oh, Seigneur Jésus », s’écria Deborah, puis elle se précipita vers le téléphone. Alors qu’elle décrochait, elle cria à Brady : « Reste pas planté là comme un petit con ! Tape-lui dans le dos ! »
Brady n’aimait pas qu’on lui crie dessus, et sa mère ne l’avait jamais traité de petit con avant, mais il frappa quand même dans le dos de Frankie. Il frappa fort. Mais le morceau de pomme ne sortait pas. Maintenant, le visage de Frankie devenait bleu. Brady eut une idée. Il attrapa Frankie par les chevilles et lui mit la tête en bas, ses cheveux frottant contre le tapis. Le morceau de pomme ne voulait toujours pas sortir.
« Arrête de faire l’andouille, Frankie », dit Brady.
Frankie continua de respirer — enfin, en quelque sorte ; disons qu’il émettait des petits sifflements de gorge — jusqu’à ce que l’ambulance arrive. Puis il s’arrêta. Les ambulanciers entrèrent. Ils portaient des uniformes noirs avec des pièces de tissu jaune sur leur veste. Ils envoyèrent Brady à la cuisine pour ne pas qu’il regarde, mais il entendit sa mère crier et plus tard, il vit des gouttes de sang sur le tapis.
Mais toujours pas de morceau de pomme.
Puis tout le monde sauf Brady partit avec l’ambulance. Il s’assit sur le canapé, mangea du pop-corn et regarda la télé. Pas les Blues Brothers ; c’était nul les Blues Brothers, ça faisait que chanter et courir dans tous les sens. Il tomba sur un film où un fou prenait un bus scolaire en otage. Ça, c’était plutôt palpitant comme film.
Quand la grosse baby-sitter arriva, Brady annonça : « Frankie s’est étranglé avec un morceau de pomme. Y a de la glace dans le frigo. Vanille et éclats de noisettes. Manges-en autant que tu veux. » Peut-être, pensa-t-il, que si elle en mange suffisamment, elle aura une crise cardiaque et alors je pourrais appeler le 911.
Ou laisser la grosse truie étalée par terre. Ce serait sûrement mieux. Il pourrait la regarder.
Deborah Ann rentra enfin à la maison à onze heures du soir. La grosse baby-sitter avait mis Brady au lit mais il ne dormait pas, et quand il descendit en pyjama, sa mère le prit dans ses bras. La grosse demanda comment allait Frankie. Mais c’était de l’hypocrisie. La raison pour laquelle Brady savait que c’était de l’hypocrisie, c’était parce que lui-même se fichait de savoir comment il allait, alors pourquoi la grosse truie s’en serait souciée ?
« Il va s’en sortir », dit Deborah Ann avec un grand sourire. Puis, quand la grosse baby-sitter partit, elle se mit à pleurer comme une Madeleine. Elle sortit le vin du frigo mais au lieu de s’en servir un verre, elle but directement au goulot.
« En fait, non, peut-être pas, dit-elle à Brady en essuyant le vin qui lui coulait sur le menton. Il est dans le coma. Tu sais ce que c’est ?
— Oui. Comme dans les séries avec les docteurs ?
— C’est ça. »
Elle posa un genou à terre, ils étaient maintenant face à face. Être aussi proche d’elle — respirant le parfum qu’elle avait mis pour son rendez-vous qui n’eut jamais lieu — fit naître une sensation bizarre dans son ventre. C’était drôle mais agréable. Il regardait le truc bleu sur ses paupières. C’était étrange mais agréable.
« Il a arrêté de respirer pendant longtemps avant qu’ils arrivent à faire passer de l’air. Le docteur a dit que même s’il sort du coma, il risque d’avoir le cerveau endommagé. »
Brady pensait que Frankie avait déjà le cerveau endommagé — il était tellement bête, à trimballer son camion de pompiers partout avec lui — mais il ne dit rien. Sa mère portait un chemisier qui laissait voir le haut de ses nénés. Ça aussi ça lui faisait quelque chose de rigolo dans le ventre.
« Si je te dis quelque chose, tu promets de ne le répéter à personne ? À personne du tout ? »
Brady promit. Il savait garder un secret.
« Ce serait peut-être mieux qu’il meure. Parce que s’il se réveille avec des lésions au cerveau, je sais pas ce qu’on va faire. »
Puis elle le serra dans ses bras et ses cheveux lui chatouillèrent le visage et l’odeur de son parfum était très forte. Elle dit : « Dieu merci, c’est pas toi, mon lapin. Dieu merci. »
Brady la serra aussi, pressant son petit torse contre ses nénés. Il bandait.
Frankie s’était réveillé et, bien évidemment, il avait le cerveau endommagé. Il n’avait jamais été très intelligent (« Il tient ça de son père », avait dit Deborah Ann un jour) mais comparé à maintenant, c’était un génie dans sa période d’avant le morceau de pomme. Il avait été propre relativement tard, pas avant au moins trois ans et demi, et voilà qu’on lui remettait des couches. Son vocabulaire ne comptait plus qu’une douzaine de mots. Au lieu de marcher, il déambulait à travers la maison en boitillant et en traînant les pieds. Des fois, il s’endormait d’un coup, et profondément, mais seulement dans la journée. La nuit, il avait plutôt tendance à errer et, avant de se lancer dans ses safaris nocturnes, il avait l’habitude d’arracher ses Pampers. D’autres fois, il allait dans le lit de sa mère. Mais le plus souvent, il allait rejoindre Brady qui se réveillait pour trouver ses draps trempés et Frankie le dévorant d’un regard d’amour inquiétant et niais.
Frankie devait aller régulièrement chez le docteur. Il ne respirait toujours pas correctement. Au mieux, il émettait un sifflement humide, au pire, quand il avait un de ses rhumes à répétition, un aboiement râpeux. Il ne pouvait plus manger de nourriture solide ; on devait lui mixer des purées et il mangeait sur une chaise haute. Boire au verre était absolument hors de question, alors ils avaient ressorti les tasses pour bébé.