Le petit copain de la banque s’était tiré depuis belle lurette et la grosse baby-sitter ne s’éternisa pas non plus. Elle dit qu’elle était désolée mais qu’elle ne pouvait pas supporter de voir Frankie dans cet état. Un temps, Deborah Ann embaucha une auxiliaire de vie à plein temps qui finit par lui coûter plus d’argent qu’elle-même n’en gagnait au salon de coiffure, alors Deborah Ann se passa de ses services et arrêta de travailler. Ils vivaient maintenant sur leurs économies. Elle se mit à boire davantage, passant du vin à la vodka qu’elle qualifiait de soin palliatif plus efficace. Brady s’asseyait avec elle sur le canapé et buvait du Pepsi. Ils regardaient Frankie ramper sur le tapis avec son camion de pompiers dans une main et sa tasse bleue, remplie aussi de Pepsi, dans l’autre.
« Ça fond aussi vite que la calotte glaciaire », disait Deborah Ann. Et Brady n’avait plus besoin de demander quoi. « Et quand y en aura plus, on se retrouvera à la rue. »
Elle alla voir un avocat (dans le même centre commercial où Brady, quelques années plus tard, donnerait une pichenette dans la gorge d’un ado attardé et agaçant) et paya cent dollars la consultation. Elle emmena Brady avec elle. L’avocat s’appelait Greensmith. Il portait un costume bon marché et n’arrêtait pas de zieuter les nénés de Deborah Ann.
« Je peux vous dire ce qui s’est passé, dit-il. J’ai déjà vu ça. Le morceau de pomme avait laissé suffisamment d’espace dans sa trachée pour qu’il puisse continuer à respirer. C’est dommage que vous ayez mis les doigts au fond de sa gorge, c’est tout.
— Mais j’essayais juste de l’attraper ! s’offusqua Deborah Ann.
— Je sais, c’est ce que n’importe quelle mère aurait fait. Mais au lieu de ça, vous l’avez enfoncé encore plus profond, et bloqué complètement sa trachée. Si c’était un ambulancier qui avait fait ça, vous auriez de quoi intenter un procès. D’au moins quelques centaines de milliers de dollars. Peut-être même un million cinq cent mille. J’ai déjà vu ça. Mais c’était vous. Et vous leur avez dit que vous l’aviez fait. Pas vrai ? »
Deborah Ann admit que oui.
« L’ont-ils intubé ? »
Oui, ils l’avaient intubé.
« OK. Il est là votre procès. Ils ont dégagé les voies respiratoires mais dans le même temps, ils ont poussé ce sale bout de pomme encore plus loin. » Il se carra dans son fauteuil, posa sa main à plat, doigts écartés, sur le plastron de sa chemise blanche légèrement jaunie et lorgna de nouveau les nénés de Deborah Ann, peut-être juste pour s’assurer qu’ils n’avaient pas glissé hors de son soutien-gorge pour s’échapper. « D’où les lésions cérébrales.
— Donc vous acceptez de nous défendre ?
— J’en serais ravi. Si vous avez les moyens de payer pour les cinq années de procédure que ça prendra. Parce que l’hôpital et leur assurance se battront jusqu’au bout. Déjà vu ça.
— Combien ? »
Greensmith annonça un montant et Deborah Ann quitta son bureau, tenant Brady par la main. Ils remontèrent dans la Honda (alors neuve) et elle pleura. Cela fait, elle lui dit de mettre la radio pendant qu’elle allait faire une autre petite course. Brady savait ce qu’était l’autre course : une grande bouteille de soin palliatif.
Au fil des ans, Deborah Ann repassa plusieurs fois dans sa tête son rendez-vous chez l’avocat, concluant toujours par la même déclaration amère : « J’ai donné cent dollars que j’avais pas à un avocat en costume de chez Men’s Wearhouse pour m’entendre dire que j’avais pas les moyens de me battre contre de grosses compagnies d’assurance et que j’allais me faire baiser. »
L’année qui suivit donna l’impression de durer cinq ans. Il y avait un monstre pompeur de vie à la maison, et le monstre s’appelait Frankie. Parfois, quand il renversait quelque chose ou réveillait Deborah Ann de sa sieste, elle lui donnait une fessée. Une fois qu’elle avait complètement perdu les pédales, elle l’avait frappé à la tête, l’envoyant au tapis, sonné, les yeux dans le vague. Elle l’avait relevé et enlacé, avait pleuré et s’était excusée, mais il y a des limites à ce qu’une femme peut endurer.
Elle allait faire des extras chez Hair Today dès qu’elle pouvait. Quand cela arrivait, elle disait à l’école que Brady était malade pour qu’il puisse garder son petit frère. Parfois, Brady surprenait Frankie en train d’essayer d’attraper des trucs qu’il n’était pas censé avoir (ou des trucs qui appartenaient à Brady, comme son Atari Arcade) et alors Brady giflait les mains de Frankie jusqu’à ce que Frankie pleure. Quand les vagissements commençaient, Brady se rappelait que ce n’était pas la faute de Frankie, qu’il avait des lésions cérébrales à cause de cette fichue, non, de cette putain de pomme, et il était submergé par un mélange de culpabilité, de rage et de chagrin. Alors il prenait Frankie sur ses genoux et le berçait en lui disant qu’il était désolé, mais il y a des limites à ce qu’un homme peut endurer. Et il était un homme, c’était m’man qui le disait : l’homme de la maison. Il devint habile pour changer les couches de Frankie, mais quand il y avait du caca (non, c’était de la merde, pas du caca, de la merde), il lui pinçait parfois les jambes en lui criant de ne pas bouger, connard, pas bouger. Même si Frankie ne bougeait déjà pas. Allongé là avec Sammy son camion de pompiers serré contre lui et ses grands yeux de débilos attardé fixés au plafond.
Cette année-là avait été pleine de parfois.
Parfois, il aimait Frankie de tout son cœur et lui faisait des bisous.
Parfois, il le secouait et lui disait, C’est de ta faute, on va se retrouver à la rue et c’est de ta faute.
Parfois, en mettant Frankie au lit après sa journée au salon de coiffure, Deborah Ann voyait les bleus sur les jambes et les bras du petit garçon. Une fois sur sa gorge, qui portait encore la cicatrice de la trachéotomie que les ambulanciers avaient pratiquée. Jamais elle ne dit quoi que ce soit.
Parfois, Brady aimait Frankie. Parfois, il le détestait. Le plus souvent, il ressentait les deux à la fois et ça lui donnait des migraines.
Parfois (le plus souvent quand elle était soûle), Deborah Ann se lamentait du virage désastreux qu’avait pris sa vie. « J’ai droit à aucune aide, ni de la ville, ni de l’État, ni même du putain de gouvernement fédéral, et tout ça pourquoi ? Parce qu’on a encore trop d’argent de l’assurance et des dommages et intérêts de la mort de papa, voilà pourquoi. Tout le monde se fout de savoir que tout part mais que rien ne rentre. Tout le monde. Quand on vivra dans un foyer de sans-abris dans Lowbriar Avenue, là je pourrai demander des aides, vraiment trop sympa. »
Parfois, Brady regardait Frankie et pensait, T’es en travers du chemin. T’es en travers du chemin, Frankie, en travers de ce putain d’enfoiré de chemin de meeerde.
Parfois — souvent —, Brady détestait ce putain d’enfoiré de monde de merde. S’il y avait un Dieu, comme les hommes du dimanche le disaient à la télé, est-ce qu’il ne prendrait pas Frankie avec lui au paradis pour que sa mère puisse retourner travailler et qu’ils ne finissent pas à la rue ? Ou dans Lowbriar Avenue, où sa mère disait qu’il y avait que des nègres drogués et armés ? S’il y avait un Dieu, pourquoi est-ce qu’il avait laissé Frankie s’étrangler avec ce putain de morceau de pomme, pour commencer ? Et puis le laisser se réveiller avec le cerveau endommagé, ça c’était carrément pire, putain. Y avait pas de Dieu. Y avait qu’à regarder Frankie ramper par terre avec son foutu Sammy dans une main, puis se relever et traîner la jambe un moment avant d’abandonner et de recommencer à ramper pour comprendre que l’idée de Dieu était complètement ridicule.