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Frankie avait fini par mourir. Tout s’était passé très vite. Un peu comme écraser ces gens au City Center, d’une certaine manière. Il n’y avait pas eu de préméditation, simplement un sentiment d’évidence. On pouvait presque dire que c’était un accident. Ou le destin. Brady ne croyait pas en Dieu mais il croyait au destin, et parfois, l’homme de la maison se doit d’être le bras droit du destin.

Sa mère faisait des pancakes pour le dîner. Frankie jouait avec Sammy. La porte du sous-sol était ouverte car Deborah Ann avait acheté deux cartons de papier-toilette premier prix à Chapter 11 et qu’ils les stockaient en bas. Il n’y en avait plus dans les deux salles de bains alors elle avait envoyé Brady en chercher. Il avait les mains pleines quand il était remonté et n’avait pas pu fermer la porte derrière lui. Il pensait que m’man le ferait, mais quand il était redescendu après avoir réapprovisionné les salles de bains à l’étage, la porte était toujours ouverte. Frankie était par terre, il poussait son camion sur le lino en faisant vroum-vroum. Il portait un pantalon rouge tout boursouflé à cause de sa couche triple épaisseur. Il progressait de plus en plus dangereusement vers la porte ouverte et les marches abruptes au-delà, mais Deborah Ann ne bougeait toujours pas. Elle ne demanda pas non plus à Brady, qui mettait maintenant le couvert, de fermer la porte.

« Vroum-vroum, dit Frankie. Vroum-vroum. »

Il poussa le camion de pompiers. Sammy roula jusqu’à la porte du sous-sol, buta contre le montant et s’arrêta là.

Deborah Ann quitta la gazinière. Elle s’avança vers la porte du sous-sol. Brady pensait qu’elle allait ramasser le camion de pompiers et le rendre à Frankie, mais non. Elle donna un coup de pied dedans à la place. Il y eut une légère succession de claquements lorsqu’il dévala les marches, jusqu’en bas.

« Oups, dit-elle. Sammy a tombé, a fait badaboum. » Sa voix était monocorde.

Brady s’avança. Voilà qui était intéressant.

« Pourquoi t’as fait ça, m’man ? »

Deborah Ann posa les mains sur ses hanches, la spatule dépassant d’un côté. Elle dit : « Parce que j’en peux plus de l’entendre faire ce bruit. »

Frankie ouvrit la bouche et se mit à bêler.

« Tais-toi, Frankie », dit Brady, mais Frankie ne se tut pas. Au lieu de ça, il se traîna sur la première marche de l’escalier et regarda en bas dans l’obscurité du sous-sol.

De cette même voix monocorde, Deborah Ann dit : « Allume la lumière, Brady. Pour qu’il puisse voir Sammy. »

Brady alluma la lumière et jeta un coup d’œil par-dessus son frère bêlant.

« Ouaip, dit-il. Il est là. Tout en bas. Tu le vois, Frankie ? »

Frankie rampa encore un peu plus, toujours pleurnichant. Il regarda dans le vide. Brady regarda sa mère. Deborah Ann lui répondit par le plus léger et plus imperceptible hochement de tête. Brady ne réfléchit pas. Il donna simplement un coup de pied dans la couche triple épaisseur et bye-bye Frankie ; son petit frère dégringola dans une succession de sauts périlleux maladroits qui rappelèrent à Brady les flips arrière du gros Blues Brother dans la nef de l’église. Au premier saut périlleux, Frankie bêlait toujours, mais au deuxième, sa tête heurta une marche et les bêlements cessèrent d’un coup, comme si Frankie était une radio et que quelqu’un venait de tourner le bouton. C’était horrible, mais ça avait son côté marrant. Encore un saut périlleux, jambes voltigeant mollement, écartées en forme de Y. Puis il percuta tête la première le sol de la cave.

« Oh mon Dieu, Frankie est tombé », cria Deborah Ann. Elle lâcha la spatule et dévala les marches. Brady la suivit.

Frankie avait le cou brisé, même Brady pouvait s’en rendre compte car il était tout plié vers l’arrière, mais il était encore en vie. Il respirait par petits grognements. Du sang coulait de son nez. Et du côté de sa tête aussi. Ses yeux bougeaient de gauche à droite, mais c’était tout ce qui bougeait. Pauvre Frankie. Brady se mit à pleurer. Sa mère aussi pleurait.

« Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Brady. Qu’est-ce qu’on fait, m’man ?

— Monte me chercher un coussin. »

Il fit ce qu’elle demandait. Quand il redescendit, Sammy le camion de pompiers était posé sur le torse de Frankie. « Je voulais qu’il l’ait avec lui mais il n’arrive pas à le tenir, dit Deborah Ann.

— Ouais, répondit Brady. Il est sûrement paralysé. Pauvre Frankie. »

Frankie leva les yeux vers sa mère, puis vers Brady.

« Brady, dit-il.

— Ça va aller, Frankie », dit Brady en tendant le coussin à sa mère.

Deborah Ann le prit et le posa sur le visage de Frankie. Ça ne prit pas longtemps. Puis elle envoya Brady remettre le coussin sur le canapé et rapporter un gant de toilette humide. « Éteins la gazinière au passage. Les pancakes sont en train de brûler. Je le sens. »

Elle essuya le visage de Frankie pour nettoyer le sang. Brady trouva ça très gentil et maternel. Des années plus tard, il réalisa qu’elle avait aussi veillé à ce qu’il ne reste aucune fibre du coussin sur son visage.

Quand Frankie fut propre (bien qu’il restât encore du sang dans ses cheveux), Brady et sa mère s’assirent sur les marches du sous-sol et le regardèrent. Deborah Ann avait passé son bras autour des épaules de Brady. « Je ferais mieux d’appeler le 911, dit-elle.

— D’accord.

— Il a poussé Sammy trop fort et Sammy est tombé. Il a essayé de le rattraper et il a perdu l’équilibre. Moi je faisais les pancakes pendant que tu montais le papier-toilettes à l’étage. T’as rien vu. Quand t’es redescendu au sous-sol, il était déjà mort.

— D’accord.

— Répète. »

Brady répéta. Il avait toujours des A à l’école et il avait une bonne mémoire.

« Peu importe ce que l’on te demande, ne dis jamais rien de plus. Ne rajoute rien et ne change rien.

— D’accord. Mais je peux dire que tu pleurais ? »

Elle sourit. Elle lui fit un bisou sur le front et sur la joue. Puis elle l’embrassa sur la bouche. « Oui, mon lapin, tu peux le dire.

— Ça va aller maintenant ? »

— Oui. » Il n’y avait pas la moindre hésitation dans sa voix. « Ça va aller. »

Elle avait raison. Ils n’eurent droit qu’à quelques questions, et pas des questions difficiles. Il y eut un enterrement. C’était beau. Frankie était dans un cercueil taille-Frankie et il portait un costume. Il n’avait pas l’air d’avoir le cerveau endommagé, il avait juste l’air profondément endormi. Avant qu’ils ne referment le cercueil, Brady embrassa son frère sur la joue et glissa Sammy le camion de pompiers à côté de lui. Il y avait juste assez de place.

Cette nuit-là, Brady eut la première de ses vraiment grosses migraines. Il se mit à imaginer que Frankie était sous son lit et son mal de tête empira. Il longea le couloir jusqu’à la chambre de sa mère et se mit au lit avec elle. Il ne lui dit pas qu’il avait peur que Frankie soit sous son lit, juste qu’il avait si mal à la tête qu’il pensait qu’elle allait exploser. Elle le prit dans ses bras, l’embrassa et il se tortilla tout contre elle, fort fort fort. C’était bon de se tortiller. Ça apaisait sa migraine. Ils s’endormirent ensemble et le lendemain, ils n’étaient plus que tous les deux et la vie était meilleure. Deborah Ann récupéra son ancien travail mais il n’y eut plus de petit copain. Elle disait que Brady était le seul petit copain qu’elle voulait à présent. Ils ne reparlèrent jamais de l’accident de Frankie mais des fois, Brady en rêvait. Il ne savait pas si sa mère aussi en rêvait mais elle buvait beaucoup de vodka, tellement qu’elle finit par perdre son job à nouveau. Mais c’était pas grave car il était devenu suffisamment grand pour commencer à travailler. Et ça ne lui manquait pas de ne pas aller à la fac.