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La fac, c’était pour les gens qui ne savaient pas qu’ils étaient intelligents.

6

Brady s’extirpe de ses souvenirs — une rêverie si profonde qu’on dirait de l’hypnose — pour s’apercevoir qu’il a les genoux couverts de plastique déchiqueté. D’abord, il ne sait pas d’où ça vient. Puis il voit le journal sur son établi et comprend qu’il a déchiré l’emballage plastique avec ses ongles pendant qu’il pensait à Frankie.

Il jette les bouts de plastique à la poubelle, ramasse le journal et lit les gros titres d’un air absent. Du pétrole se déverse toujours dans le golfe du Mexique et les représentants de British Petroleum clament qu’ils font de leur mieux alors que le public ne cesse de les dénigrer. Nidal Hasan, le connard de psy qui a criblé de balles la base militaire de Fort Hood au Texas, sera déféré devant la justice dans les prochains jours. (T’aurais dû prendre une Mercedes, Nidal chéri, pense Brady.) Paul McCartney, l’ancien Beatles que la mère de Brady appelait Regard de Vieil Épagneul, reçoit une médaille à la Maison-Blanche. Pourquoi, se demande parfois Brady, est-ce qu’il faut que les moins talentueux raflent toujours tout ? C’est juste une preuve de plus que le monde va mal.

Brady décide d’emporter le journal à la cuisine et de lire la rubrique politique. Ça, plus une pastille de mélatonine, devrait suffire à le faire dormir. À mi-chemin dans les escaliers, il retourne le journal pour voir ce qu’il y a sous la pliure et se fige. Il y a deux photos de femmes, l’une à côté de l’autre. L’une est Olivia Trelawney. L’autre est bien plus vieille mais la ressemblance ne trompe pas. Surtout ces lèvres minces de pétasse.

DÉCÈS DE LA MÈRE D’OLIVIA TRELAWNEY, dit le titre. Et en dessous : révoltée par le « traitement indécent » réservé à sa fille, elle avait dénoncé la couverture médiatique qui selon elle avait « détruit sa vie ».

Suivent deux paragraphes de diatribe, en réalité une simple excuse pour faire remonter la tragédie de l’an passé (si le mot tragédie vous plaît, songe Brady, sarcastique) en première page d’un journal lentement asphyxié par Internet. Les lecteurs sont priés de se rendre à la rubrique nécrologique page vingt-six et Brady, maintenant assis à la table de la cuisine, ne perd pas une seconde. Le nuage d’effroyable consternation qui l’entourait depuis que sa mère est morte a été balayé en un instant. Son cerveau tourne à plein régime, assailli d’idées se rassemblant comme les pièces d’un puzzle, volant en éclats puis se rassemblant à nouveau. Ce processus lui est familier et il sait que ça va continuer ainsi jusqu’à ce que la connexion ultime se fasse et qu’une image claire et précise apparaisse.

ELIZABETH SIROIS WHARTON, 87 ans, est décédée dans son sommeil le 29 mai 2010 à l’hôpital de Warsaw County. Née le 19 janvier 1923, fille de Marcel et Catherine Sirois, Elizabeth laisse un frère, Henry Sirois, une sœur, Charlotte Gibney, une nièce, Holly Gibney, et sa deuxième fille, Janelle Patterson. Elle rejoint son mari, Alvin Wharton, et sa fille bien-aimée, Olivia Trelawney. La présentation du corps aura lieu mardi 1er juin de 10 h à 13 h aux pompes funèbres Soames, et sera suivie d’une cérémonie d’hommage à la défunte mercredi 2 juin à 10 h au même endroit. Un buffet pour les amis proches et la famille sera servi au 729 Lilac Drive, à Sugar Heights. La famille ne souhaite recevoir aucune fleur mais invite plutôt à faire des dons à la Croix-Rouge américaine ou à l’Armée du Salut, associations humanitaires favorites d’Elizabeth Wharton.

Brady lit tout ça très attentivement, avec quelques questions en tête. Est-ce que le gros flic sera à la présentation du corps ? À la cérémonie d’hommage à la défunte mercredi ? Au buffet ? Brady parie qu’il sera présent aux trois. Guettant le crèminel. Le guettant, lui. Parce que c’est le boulot d’un flic.

Il se souvient du dernier message qu’il a envoyé à Hodges, ce bon vieil Off-Ret. Il sourit maintenant, et dit tout haut : « Tu me verras pas arriver.

— Assure-toi que non », rétorque Deborah Ann Hartsfield.

Il sait qu’elle n’est pas vraiment là mais il la voit presque assise en face de lui, dans sa jupe crayon noire et le chemisier bleu qu’il affectionne tout particulièrement, celui qui est si transparent qu’on peut voir le fantôme de son soutien-gorge au travers.

« Parce qu’il sera sur le qui-vive.

— Je sais, dit Brady. T’inquiète pas.

— Bien sûr que je m’inquiéterai. Je peux pas m’en empêcher. T’es mon lapin à moi. »

Il retourne au sous-sol et se glisse dans son sac de couchage. Le matelas gonflable siffle. La dernière chose qu’il fait avant d’éteindre les lumières à l’aide de la reconnaissance vocale, c’est de régler le réveil de son iPhone à six heures trente. Demain sera une longue journée.

Mis à part les petits points rouges lumineux signalant l’état de veille de ses ordinateurs, la salle de contrôle souterraine est dans l’obscurité totale. De dessous l’escalier, sa mère lui parle.

« Je t’attends, mon lapin, ne sois pas trop long.

— J’arrive, m’man. »

Le sourire aux lèvres, Brady ferme les yeux. Deux minutes plus tard, il ronfle.

7

Le lendemain matin, Janey ne sort pas du lit avant huit heures passées. Elle porte son tailleur-pantalon de la veille. Hodges, toujours en boxer, est au téléphone. Il lève un doigt dans sa direction, un geste qui veut dire à la fois bonjour et je suis à toi dans une seconde.

« Non, c’est pas grave, dit-il. Juste un petit truc qui me tracasse. Si tu pouvais vérifier, j’apprécierais vraiment. » Il écoute. « Non, j’ai pas envie d’embêter Pete avec ça. Ne lui en parle pas, d’accord ? Il est suffisamment occupé comme ça avec l’affaire Donald Davis. »

Il écoute encore un peu. Janey se pose sur l’accoudoir du canapé, tapote sa montre. et articule, La présentation du corps ! Hodges hoche la tête.

« C’est ça, dit-il dans le combiné. Disons entre l’été 2007 et le printemps 2009. Du côté de Lake Avenue en centre-ville, là où il y a tous ces nouveaux apparts de bourges. » Il fait un clin d’œil à Janey. « Merci, Marlo, t’es un amour. Et je te jure que je suis pas en train de devenir un tonton, OK ? » Écoute encore, opinant du chef. « OK. Ouais. Je dois filer, mais salue Phil et les enfants pour moi. On se voit bientôt. Pour manger. Bien sûr que c’est moi qui régale. D’accord. Bye. »

Il raccroche.

« Faut que tu t’habilles, et vite, dit Janey. Puis que tu me ramènes chez moi pour que je me ravale la façade avant d’aller aux pompes funèbres. Ça pourrait aussi être sympa que je change de sous-vêtements. Avec quelle rapidité peux-tu sauter dans ton costume ?

— Une grande rapidité. Et t’as pas vraiment besoin de maquillage. »

Elle lève les yeux au ciel. « Dis ça à Tante Charlotte. Elle fait carrément partie de la brigade anti-pattes-d’oie. Allez, bouge, et emporte un rasoir. Tu pourras faire ça chez moi. » Elle re-consulte sa montre. « J’ai pas dormi aussi tard depuis cinq ans. »