Il se lève et part s’habiller dans sa chambre. Elle le rattrape à la porte, le fait tourner vers elle, pose ses mains sur ses joues et l’embrasse sur la bouche. « Une bonne partie de jambes en l’air, c’est le meilleur des somnifères. J’imagine que j’avais oublié. »
Il l’enlace et la soulève du sol. Il ne sait pas combien de temps tout ça durera mais il a bien l’intention de chevaucher la bête tant qu’elle n’est pas farouche.
« Et mets ton chapeau, dit-elle en le regardant de là-haut et en souriant. J’ai bien fait de l’acheter. Ce chapeau, c’est toi. »
8
Ils sont tellement heureux d’être ensemble et tellement déterminés à arriver aux pompes funèbres avant les autres membres infernaux de la famille qu’ils en oublient de faire le SOUM, mais même s’ils avaient été en alerte rouge, ils n’auraient presque certainement rien remarqué d’alarmant. Il y a déjà plus d’une douzaine de voitures garées devant la petite zone commerciale à l’intersection de Harper Road et Hanover Street, et la Subaru couleur boue de Brady Hartsfield est celle qui passe le plus inaperçue. Il a soigneusement choisi son spot de manière à ce que la rue du vieux flic se reflète directement dans son rétroviseur. Si Hodges va à la présentation du corps de la vieille, il descendra la colline et tournera à gauche sur Hanover.
Et le voilà qui arrive, à huit heures trente à peine passées — relativement plus tôt que ce que Brady attendait étant donné que la présentation du corps n’aura pas lieu avant dix heures et que les pompes funèbres ne sont qu’à vingt minutes grand max d’ici. Alors que la voiture tourne à gauche comme prévu, Brady est encore plus surpris de voir que le gros flic n’est pas seul. Sa passagère est une femme, et bien que Brady n’ait que le temps d’un bref coup d’œil, c’en est assez pour qu’il reconnaisse la sœur d’Olivia Trelawney. Elle a le pare-soleil baissé de manière à pouvoir se regarder dans le miroir pendant qu’elle se brosse les cheveux. La conclusion la plus évidente que peut en tirer Brady, c’est qu’elle a passé la nuit dans l’antre de célibataire de ce gros tas de vieux flic.
Brady est médusé. Pourquoi, pour l’amour du ciel, voudrait-elle faire une chose pareille ? Hodges est vieux, gros et moche. Elle ne peut pas vraiment coucher avec lui, si ? C’est au-delà de l’imaginable. Puis il repense à la façon dont sa mère soulageait ses pires migraines et réalise — à contrecœur — qu’en matière de sexe, aucun couple n’est au-delà de l’imaginable. Mais l’idée que Hodges le fasse avec la sœur d’Olivia Trelawney est rageante (et pas le moins du monde parce qu’on pourrait dire que c’est grâce à Brady qu’ils se sont rencontrés). Hodges est censé avoir le cul posé devant sa télé en envisageant l’idée du suicide. Il n’a absolument aucun droit de faire mumuse avec un pot de vaseline et sa main droite, et encore moins avec une jolie blonde.
Brady se dit, Il a dû lui laisser son lit et dormir sur le canapé.
Cette idée au moins frise la logique, et le fait se sentir mieux. Il suppose que Hodges pourrait coucher avec une jolie blonde s’il le voulait vraiment… mais il devrait payer pour ça. Et la pute réclamerait sûrement un supplément surpoids, se dit-il, et il éclate de rire en démarrant sa voiture.
Avant de s’engager, il ouvre la boîte à gants, en sort Truc 2 et le dépose sur le siège passager. Il ne l’a pas utilisé depuis l’année dernière mais il l’utilisera aujourd’hui. Probablement pas aux pompes funèbres, cependant, car il doute qu’ils se rendent là-bas directement. Il est trop tôt. Brady pense qu’ils s’arrêteront d’abord à l’appartement de Lake Avenue, et il n’est pas nécessaire qu’il y arrive avant eux, du moment qu’il est là quand ils en ressortent. Il sait exactement comment il va procéder.
Ça sera comme au bon vieux temps.
À un feu rouge en centre-ville, il appelle Tones Frobisher à Discount Electronix pour lui dire qu’il ne viendra pas travailler aujourd’hui. Et probablement pas de la semaine. Se pinçant le nez pour se faire une voix enrhumée, il informe Tones qu’il a la grippe. Il pense au concert des ’Round Here au MACC jeudi soir et à son gilet-suicide et se voit bien ajouter, La semaine prochaine, j’aurai pas la grippe, je serai juste mort. Il raccroche, balance son téléphone sur le siège passager à côté de Truc 2 et éclate à nouveau de rire. Il voit une femme dans la file d’à côté, tout apprêtée pour le travail, en train de le fixer. Brady, rigolant maintenant si fort que des larmes lui coulent le long des joues et de la morve lui sort du nez, la gratifie d’un doigt d’honneur.
9
« T’étais au téléphone avec ton amie du département des archives ? demande Janey.
— Marlo Everett, ouais. Elle est toujours en avance au boulot. Pete Huntley, mon ancien coéquipier, jurait que c’était parce qu’elle ne partait jamais.
— Allez, dis-moi, qu’est-ce que tu lui as servi comme salades ?
— Que plusieurs de mes voisins avaient repéré un type en train d’essayer des voitures pour voir si elles étaient verrouillées. Et qu’il me semblait me souvenir d’une série de braquages en centre-ville il y a quelques années et que le coupable n’avait jamais été appréhendé.
— Et ce truc sur devenir un tonton, ça veut dire quoi ?
— Les tontons sont des flics à la retraite qui n’arrivent pas à lâcher le boulot. Ils appellent Marlo pour qu’elle vérifie les plaques d’immatriculation de voitures qui leur ont paru suspectes pour une raison ou pour une autre. Ou il se peut que, tombant sur des gars qu’ont l’air louche, ils se sentent plus pisser et leur réclament leurs papiers d’identité. Ensuite ils appellent Marlo pour qu’elle recherche des antécédents d’arrestation.
— Ça la gêne pas ?
— Oh, elle se plaint pour la forme mais je pense pas, non. Kenny Shays, un vieux de la vieille, a appelé le six-cinq il y a quelques années — un nouveau code pour les comportements suspects mis en place depuis le 11-Septembre. Le type qu’il avait épinglé n’était pas un terroriste, juste un fugitif qui avait assassiné toute sa famille au Kansas en 1987.
— Waouh… Il a eu une médaille ?
— Non, juste un bravo, et c’est tout ce qu’il souhaitait. Il est mort six ou sept mois plus tard. »
Bouffé son flingue, voilà ce qu’il avait fait, appuyé sur la gâchette avant que son cancer du poumon ne progresse trop.
Le portable de Hodges sonne. La sonnerie est étouffée car il l’a une fois de plus laissé dans sa boîte à gants. Janey le repêche et le lui tend, un sourire légèrement ironique aux lèvres.
« Hey, Marlo, c’était rapide ! Qu’est-ce que t’as pour moi ? » Il écoute, approuvant de la tête ce qu’il entend au bout du fil, ponctuant de quelques mmh-mmh, sans jamais perdre de vue le flot intense de la circulation matinale. Il remercie Marlo et raccroche, mais quand il veut repasser son Nokia à Janey, elle secoue la tête.
« Mets-le dans ta poche. Quelqu’un d’autre pourrait essayer de t’appeler. Je sais que c’est un concept étrange pour toi mais essaye de t’y faire. Qu’est-ce que t’as trouvé ?
— Une douzaine de véhicules cambriolés en centre-ville à compter de septembre 2007. Peut-être plus selon Marlo ; les gens qui n’ont perdu aucun bien de valeur ont tendance à ne pas déclarer les vols. Certains ne réalisent même pas qu’ils ont été cambriolés. La dernière déclaration remonte à mars 2009, moins de trois semaines avant le Massacre du City Center. C’est notre type, Janey. J’en suis sûr. On est en train de remonter jusqu’à lui, ce qui veut dire qu’on se rapproche.