— Bien.
— Je pense qu’on va le trouver. Et si on le trouve, on laisse ton avocat — Schron — prendre le relais avec Pete Huntley qui s’occupera de la suite. On est toujours bien d’accord là-dessus, hein ?
— Oui. Mais en attendant, il est à nous. Est-ce qu’on est bien d’accord là-dessus ?
— Absolument. »
Il descend maintenant Lake Avenue et trouve une place juste devant l’immeuble de la défunte Mrs Wharton. Quand la chance tourne, elle tourne. Hodges fait sa manœuvre, se demandant combien de fois Olivia Trelawney a pu utiliser cette même place.
Janey regarde sa montre avec inquiétude pendant que Hodges met des sous dans le parcmètre.
« T’inquiète, dit-il. On a encore plein de temps devant nous. »
Alors qu’elle se dirige vers la porte, Hodges appuie sur sa clé pour verrouiller la voiture. Il n’y pense même pas — ce à quoi il pense, c’est Mr Mercedes —, question de réflexe. Il empoche sa clé et se dépêche de rattraper Janey pour lui tenir la porte.
Il se dit, Je suis en train de devenir un gogo.
Puis ajoute, Et alors ?
10
Cinq minutes plus tard, une Subaru couleur boue descend Lake Avenue. Elle ralentit presque jusqu’à l’arrêt quand elle passe à côté de la Toyota de Hodges puis Brady met son clignotant à gauche et s’engage dans le parking couvert de l’autre côté de la rue.
Il y a plein de places libres aux premier et deuxième étages mais aucune donnant sur l’extérieur, donc aucune d’un grand intérêt. Il trouve ce qu’il veut au troisième étage presque désert : une place côté est du parking, donnant directement sur Lake Avenue. Il se gare, marche jusqu’au garde-fou en béton et regarde la Toyota de Hodges de l’autre côté de la rue. Il évalue la distance à une soixantaine de mètres à peu près. Sans absolument rien en travers pour bloquer le signal, c’est du gâteau pour Truc 2.
Ayant du temps à tuer, Brady retourne à sa voiture, allume son iPad et va explorer le site du MACC. L’auditorium Mingo est la plus grande salle du complexe. Logique, se dit Brady, vu que c’est sûrement la seule salle qui rapporte du fric. L’orchestre symphonique de la ville y est programmé tout l’hiver, plus quelques ballets, conférences et autres merdes snobinardes dans le genre, mais de juin à août, le Mingo est presque exclusivement dédié à la musique pop. Selon le site, le concert des ’Round Here sera suivi par le Festival d’Été de la Chanson avec une cavalcade de stars comprenant les Eagles, Sting, John Mellencamp, Alan Jackson, Paul Simon et Bruce Springsteen. Plutôt pas mal, mais Brady se dit que les gens qui ont acheté le Passe Complet risquent d’être déçus. Il n’y aura qu’un seul concert au Mingo cet été, un concert rapide clôturé par une petite chanson punk ayant pour titre « Crevez Tous Bande de Fils de Putes Inutiles ».
L’auditorium aurait une capacité de quatre mille cinq cents places.
Et apparemment, le concert des ’Round Here serait complet.
Brady appelle Shirley Orton au dépôt. Se pinçant à nouveau les narines, il lui dit qu’elle ferait mieux de prévenir Rudy Stanhope qu’ils risquent d’avoir besoin de lui pour la fin de la semaine. Qu’il essaiera d’être là jeudi ou vendredi mais qu’il ne vaut mieux pas compter sur lui ; il a la grippe.
Comme il s’en doutait, le mot effraie Shirley. « Ne mets pas les pieds ici sans un mot du médecin disant que tu n’es plus contagieux. Tu peux pas vendre des glaces aux enfants si t’as la grippe.
— Je zais, dit Brady avec son nez bouché. Je zuis désolé, Shirley. Je grois gue z’est ba bère qui be l’a refilée. J’ai dû la bettre au lit. »
Ça le fait bien marrer intérieurement et ses lèvres se mettent à trembler.
« Bon, prends bien soin de…
— Vaut gue j’y aille », dit-il, et il raccroche juste avant qu’un autre accès d’hystérie ne le reprenne.
Oui, il avait bien dû mettre sa mère au lit. Et oui, elle avait la grippe. Pas la grippe porcine ni la grippe aviaire, mais une nouvelle souche du virus appelée la Grippe Gopher. Brady hurle de rire et frappe son tableau de bord du poing. Si fort qu’il se fait mal à la main, ce qui le fait rire de plus belle.
Son fou rire se prolonge jusqu’à ce qu’il en ait mal au ventre et ressente comme une envie de vomir. Il commence tout juste à se calmer quand il voit la porte de l’immeuble s’ouvrir de l’autre côté de la rue.
Brady s’empare de Truc 2 et pousse le bouton sur ON. La lumière jaune s’allume. Il déplie la petite antenne. Il sort de la voiture, plus du tout hilare, et se glisse jusqu’au garde-fou à nouveau, faisant bien attention à rester dans l’ombre du pilier le plus proche. Il positionne son pouce sur l’interrupteur à bascule et braque Truc 2 vers la rue — mais pas vers la Toyota. Il vise Hodges qui est en train de fouiller dans sa poche. La blonde est à ses côtés, dans le même tailleur-pantalon qu’avant mais avec des chaussures et un sac à main différents.
Hodges sort ses clés.
Brady appuie sur l’interrupteur à bascule et la lumière jaune passe au vert. Les phares de la voiture de Hodges clignotent. Au même moment, le bouton lumineux vert de Truc 2 clignote une seule fois. L’appareil a capté et enregistré le code EPSC de la Toyota, tout comme il avait capté le code de la Mercedes de Mrs Trelawney.
Brady a utilisé Truc 2 pendant deux ans, subtilisant des codes EPSC et cambriolant des voitures à la recherche d’argent et d’objets de valeur. Les recettes rapportées par ces entreprises étaient irrégulières mais le frisson était toujours au rendez-vous. La première idée qu’il avait eue en trouvant la clé de rechange dans la boîte à gants de Mrs Trelawney (elle était dans un sachet en plastique avec le manuel d’utilisation et la carte grise) avait été de voler la voiture et de partir en virée à travers la ville. L’amocher un peu juste pour le plaisir. Peut-être lacérer le cuir. Mais son instinct lui avait dit de tout laisser en l’état. Que la Mercedes pouvait avoir un plus grand rôle à jouer. Et ça n’avait pas loupé.
Brady saute dans sa voiture et range Truc 2 dans sa boîte à gants à lui. Il est très satisfait du travail qu’il a accompli ce matin, mais la matinée n’est pas encore terminée. Hodges et la sœur d’Olivia vont rendre une visite. Brady aussi a une visite à faire. Le MACC devrait être ouvert à l’heure qu’il est et il a envie d’aller y faire un tour. Voir un peu le système de sécurité qu’ils ont. Repérer les caméras.
Brady se dit, Je vais trouver le moyen d’entrer. J’ai du bol.
Il faut aussi qu’il aille sur Internet se trouver une place pour le concert de jeudi soir. Plein plein plein de choses à faire.
Il se met à siffloter.
11
Hodges et Janey entrent dans le petit salon Repos Éternel des pompes funèbres Soames à dix heures moins le quart et, grâce à Janey qui les a fait se dépêcher, ils sont les premiers arrivés. La moitié supérieure du cercueil est ouverte. La partie inférieure est couverte d’une étole de soie bleue. Elizabeth Wharton porte une robe blanche à fleurettes bleues assorties à l’étole. Elle a les yeux fermés. Ses joues sont roses.
Janey descend précipitamment l’allée qui sépare les rangées de chaises pliantes, jette un coup d’œil rapide à sa mère et fait aussitôt demi-tour. Ses lèvres tremblent.