« Oncle Henry peut bien dire que la crémation est un truc de païens mais c’est ce putain de cercueil ouvert le vrai rituel païen. On dirait pas ma mère, on dirait une pièce de musée empaillée.
— Alors pourquoi…
— C’est le marché que j’ai accepté pour que Oncle Henry arrête de me bassiner avec l’incinération. Espérons qu’il ne regarde pas sous le tissu et ne voit pas que le cercueil est en carton gris métallisé. Pour que ça… tu sais…
— Je sais », dit Hodges en passant son bras autour d’elle.
Les amis de la défunte entrent les uns après les autres, précédés par Althea Green, l’infirmière de Mrs Wharton, et par Mrs Harris, sa femme de ménage. À environ dix heures vingt (un retard savamment calculé, selon Hodges), Tante Charlotte arrive au bras de son frère. Oncle Henry l’accompagne le long de l’allée, jette un bref coup d’œil au cadavre puis se recule. Tante Charlotte regarde fixement le visage de sa sœur puis se penche et embrasse les lèvres de la morte. D’une voix à peine audible, elle dit : « Oh, ma sœur, ma sœur. » Pour la première fois depuis qu’il l’a rencontrée, Hodges ressent autre chose que de l’irritation envers elle.
Il y a un peu d’agitation, quelques bavardages discrets, de petits éclats de rire çà et là. Janey fait la tournée des invités, échangeant un mot avec chacun (ils ne sont pas plus d’une dizaine, tous de l’espèce des « jeunes vieillards », comme les appelle la fille de Hodges), remplissant son devoir consciencieusement. Oncle Henry l’accompagne et, au moment où Janey commence à craquer — elle est en train de réconforter Mrs Greene —, il passe un bras autour de ses épaules. Hodges est heureux de voir ça. Les liens du sang parlent. Dans des moments pareils, c’est presque toujours le cas.
C’est un peu Hodges l’intrus ici, alors il décide d’aller prendre l’air. Il reste sur le perron un instant, passant en revue les voitures garées de l’autre côté de la rue, cherchant un homme assis tout seul à son volant. Il ne voit personne et s’avise qu’il n’a toujours pas vu Holly la Marmonneuse, non plus.
Il flâne jusqu’au parking visiteurs et la voilà, assise sur les marches de derrière. Elle porte une robe marron terriblement peu flatteuse qui lui arrive au niveau des tibias. Ses cheveux sont rassemblés en deux macarons, tout aussi peu flatteurs, de chaque côté de la tête. Hodges trouve qu’elle ressemble à Princesse Leia après un an de régime Karen Carpenter.
Holly aperçoit son ombre sur le sol, sursaute et cache quelque chose dans sa main. En s’approchant, il comprend que l’objet caché est une cigarette à demi fumée. Elle lui adresse un regard réservé et inquiet. Hodges trouve que c’est un regard de chien qui aurait reçu trop de coups de journal pour avoir fait pipi sous la table de la cuisine.
« Ne le dites pas à ma mère. Elle croit que j’ai arrêté.
— Vous pouvez compter sur moi, lui répond Hodges, se disant que Holly n’a plus l’âge de se soucier de ce que pense sa mère de ce qui est probablement son unique mauvaise habitude. Vous me prêtez un bout de marche ?
— Vous ne devriez pas être à l’intérieur avec Janey ? » Mais elle se décale quand même pour lui faire de la place.
« J’avais besoin d’air. Excepté Janey, je ne connais absolument personne. »
Elle l’examine avec la franche curiosité d’un enfant. « Est-ce que vous et ma cousine êtes amants ? »
Il est gêné, non pas par la question, mais par l’irrationnelle envie de rire que cela suscite en lui. Il regrette un peu maintenant de ne pas l’avoir laissée fumer sa cigarette illicite dans son coin. « Eh bien, dit-il, disons que nous sommes de bons amis. Peut-être que nous devrions en rester là. »
Elle hausse les épaules et recrache la fumée par les narines. « Moi ça me gêne pas. Je pense qu’une femme devrait avoir des amants si elle en ressent l’envie. Personnellement, je n’en ressens pas l’envie. Les hommes ne m’intéressent pas. Non pas que je sois lesbienne. Ne croyez pas ça. J’écris de la poésie.
— Ah oui ? C’est vrai ?
— Oui. » Et sans transition, comme si tout ça avait un lien : « Ma mère n’aime pas Janey.
— Vraiment ?
— Elle pense qu’elle n’aurait pas dû hériter de tout l’argent d’Olivia. Elle dit que ce n’est pas juste. C’est probablement vrai mais moi personnellement je m’en fiche. »
La façon qu’elle a de se mordre les lèvres envahit Hodges d’une troublante sensation de déjà-vu et il ne lui faut pas plus d’une seconde pour réaliser pourquoi : Olivia Trelawney faisait la même chose durant les interrogatoires. Les liens du sang parlent. Presque à tous les coups.
« Vous n’êtes pas encore entrée, dit-il.
— Non, et je n’entrerai pas. Et c’est pas elle qui me forcera. J’ai jamais vu de mort et je ne commencerai certainement pas aujourd’hui. Ça me filerait des cauchemars. »
Elle écrase sa cigarette sur le rebord de la marche, férocement, la broyant jusqu’à ce que les dernières étincelles volent et que le filtre se déchire. Son visage est aussi pâle que du verre dépoli, elle s’est mise à trembler (ses genoux s’entrechoquent presque) et si elle n’arrête pas de la mordre, sa lèvre inférieure va finir par saigner.
« C’est ça le plus dur », dit-elle. Et elle ne marmonne plus. Au contraire, si elle continue d’élever la voix comme ça, elle va bientôt hurler. « C’est ça le plus dur, c’est ça le plus dur, c’est ça le plus dur ! »
Il passe un bras autour de ses épaules frémissantes. L’espace d’un instant, le frisson se mue en spasme général. Il s’attend carrément à ce qu’elle s’enfuie (s’attardant peut-être juste assez longtemps pour le traiter de satyre et lui en coller une). Puis les tremblements diminuent et elle pose même sa tête sur son épaule. Elle respire rapidement.
« Vous avez raison, dit-il. C’est ça le plus dur. Ça ira mieux demain.
— Est-ce que le cercueil sera fermé ?
— Ouais. »
Il dira à Janey qu’il le faut, à moins qu’elle ne veuille que sa cousine reste une fois de plus assise dehors au milieu des corbillards.
Holly le regarde avec ce même air de sincérité naïve. Elle a vraiment rien pour elle, se dit Hodges, pas la moindre lueur d’intelligence, pas un pet de jugeote. Il en viendra à regretter ce jugement, mais pour l’instant, ses pensées sont de nouveau tournées vers Olivia Trelawney. Comment la presse l’avait traitée et comment la police l’avait traitée. Lui y compris.
« Vous me le jurez ?
— Oui.
— Croix de bois, croix de fer ?
— Si je mens je vais en enfer. » Puis, repensant toujours à Olivia et à sa correspondance empoisonnée avec Mr Mercedes : « Vous avez pris vos médicaments, Holly ? »
Ses yeux s’agrandissent. « Comment vous savez que je prends du Lexapro ? C’est elle qui vous l’a dit ?
— Personne ne m’a rien dit. Personne n’a eu besoin de me le dire. J’ai été inspecteur dans la police, vous savez ? »
Il resserre un peu le bras qu’il a passé autour de son épaule et la secoue doucement et gentiment. « Répondez à ma question, maintenant.
— Il est dans mon sac. Je l’ai pas pris aujourd’hui parce qu’il… » Elle lâche un petit rire perçant. « Parce qu’il me donne envie de faire pipi.
— Si je vais vous chercher un verre d’eau, vous le prendrez ?
— Oui. Pour vous. » Toujours ce même regard innocent, le regard d’un petit enfant qui jauge un adulte. « Je vous aime bien. Vous êtes quelqu’un de bien. Janey a de la chance. J’ai jamais eu de chance dans ma vie. J’ai même jamais eu de petit ami.