— Je vais vous chercher de l’eau », dit Hodges en se levant.
Au coin du bâtiment, il se retourne. Elle est en train d’essayer d’allumer une autre cigarette mais elle a plutôt du mal car ses tremblements sont revenus. Elle tient son briquet Bic à deux mains, comme un policier sur un stand de tir.
De retour à l’intérieur, Janey lui demande où il était passé. Il le lui dit et demande si le cercueil pourra être fermé demain pour la cérémonie d’hommage à la défunte.
« Je pense que c’est ton seul moyen de la faire entrer », dit-il.
Janey regarde sa tante, maintenant au centre d’un petit cercle de vieilles dames discutant toutes avec ferveur. « Cette conne a même pas remarqué que Holly n’est pas là, dit-elle. Tu sais quoi, je viens de décider qu’il n’y aura même pas de cercueil demain. Je dirai au directeur des pompes funèbres de le mettre à l’arrière, et si ça plaît pas à Tante C, elle pourra aller se faire voir. Dis ça à Holly, OK ? »
Le directeur des pompes funèbres, déambulant discrètement, invite Hodges à se rendre dans la pièce d’à côté où des boissons et quelques en-cas ont été disposés. Hodges y prend une bouteille d’eau Dasani et ressort sur le parking. Il transmet le message de Janey et reste assis avec Holly jusqu’à ce qu’elle prenne une de ses petites pilules blanches du bonheur. Une fois qu’elle l’a engloutie, elle sourit.
« Je vous aime vraiment bien. »
Alors, usant de ce splendide talent de flic formé à dire le bon mensonge au bon moment, Hodges répond chaleureusement : « Moi aussi je vous aime bien, Holly. »
12
Le Midwest Art & Culture Center, alias le MACC, est appelé « Le Louvre du Midwest » par les journaux et la chambre de commerce locale (les habitants de la ville l’appellent le « Loovah »). Le complexe occupe deux hectares de terrain immobilier de premier choix en plein centre-ville et est dominé par un bâtiment circulaire qui évoque à Brady la soucoupe volante géante qui apparaît à la fin de Rencontres du troisième type. C’est l’auditorium Mingo.
Il flâne aux alentours de la zone de dépôt, aussi hyperactive qu’une fourmilière un jour d’été. Des camions font des allers-retours incessants et des ouvriers déchargent tout un tas de trucs, y compris — étrange mais vrai — ce qui ressemble à des éléments de grande roue. Il y a aussi des fonds de scène (il pense que c’est comme ça que ça s’appelle) représentant un ciel étoilé et une plage de sable blanc avec des couples marchant main dans la main au bord de l’eau. Il remarque que tous les ouvriers portent des badges, soit autour du cou, soit clipsés au T-shirt. Pas bon.
Il y a un poste de sécurité à l’entrée de la zone de dépôt, et ce n’est pas bon non plus, mais Brady s’aventure quand même. Qui ne tente rien n’a rien. Il y a deux agents de sécurité. L’un est à l’intérieur, bouffant un bagel tout en contrôlant une demi-douzaine d’écrans de surveillance. Le deuxième sort pour intercepter Brady. Il porte des lunettes noires. Brady peut se voir dans ses verres, arborant un bon vieux sourire du genre dieu-que-tout-ça-est-intéressant.
« Je peux vous aider, monsieur ?
— Je me demandais juste ce qui se passait », répond Brady. Il montre du doigt. « On dirait une grande roue !
— Gros concert jeudi soir, lui dit le vigile. Promo du nouvel album du groupe ’Round Here : Des bisous sur la grande roue, je crois que ça s’appelle.
— Purée, ils sortent vraiment le grand jeu, on dirait ? » s’émerveille Brady.
Le vigile ricane. « Moins ils savent chanter, plus le show est impressionnant. Vous savez quoi ? Quand on a eu Tony Bennett en septembre dernier, y avait que lui sur scène. Il avait même pas de groupe. C’est l’orchestre symphonique qui l’accompagnait. Ça, c’était du concert. Pas des gamins qui gueulent. De la vraie musique. Sacré concept, hein ?
— J’imagine que je peux pas aller jeter un coup d’œil ? Ou juste prendre une photo avec mon portable ?
— Niet. » Le vigile le regarde d’un peu trop près. Brady n’aime pas ça. « En fait, vous n’êtes pas censé être là du tout. Alors…
— Oui, oui, bien sûr, je comprends », dit Brady en forçant son sourire.
C’est l’heure de partir. Y a rien pour lui ici de toute manière ; s’il y a deux types de service aujourd’hui, y a de fortes chances pour qu’il y en ait une demi-douzaine jeudi soir.
« Merci de m’avoir accordé un peu de temps.
— Pas de problème. »
Brady lève son pouce. Le crétin de gorille lui rend la pareille mais reste planté devant la porte du poste de sécurité, à le regarder s’éloigner.
Il continue sa petite balade le long d’un parking immense et presque vide qui sera complet le soir du concert des ’Round Here. Il ne sourit plus. Il pense à ces trous-du-cul de bougnoules qui ont fait exploser deux avions de ligne dans le World Trade Center il y a neuf ans. Il se dit (sans le moindre soupçon d’ironie), Ils ont tout gâché pour les suivants.
Cinq bonnes minutes de marche le mènent à la rangée de portes par lesquelles le public entrera jeudi soir. Il doit payer cinq dollars de « don suggéré » pour pouvoir entrer. Le hall est une voûte remplie d’échos d’amateurs d’art et de groupes scolaires. Droit devant, il y a la boutique de souvenirs. À gauche, un couloir mène à l’auditorium Mingo. Il est aussi large qu’une route à deux voies. Au milieu, un pied en acier chromé supporte un écriteau indiquant NI SACS NI CONTENANTS.
Et pas de détecteurs de métaux. Il est possible qu’ils ne les aient pas encore installés, mais Brady est quasiment sûr qu’ils n’en utiliseront même pas. Il y aura probablement plus de quatre mille personnes se pressant pour entrer et des détecteurs de métaux bipant et sonnant de tous les côtés créeraient un embouteillage cauchemardesque. En revanche, il y aura moult agents de sécurité, tous aussi suspicieux et zélés que ce mange-merde à lunettes noires de derrière. Un mec en doudoune matelassée par une douce soirée de juin attirerait l’attention direct. En fait, n’importe quel mec seul, sans une gamine avec des couettes en remorque, risquerait d’attirer l’attention.
Vous voulez bien me suivre, monsieur ?
Bien sûr, il pourrait très bien se faire exploser à ce moment-là et en déchiqueter une centaine ou plus, mais ce n’est pas ça qu’il veut. Ce qu’il veut, c’est rentrer à la maison, aller sur Internet, trouver le titre du dernier tube des ’Round Here et appuyer sur le bouton en plein milieu de la chanson, quand les petites chéries seront en train de s’égosiller et de plus en pouvoir.
Mais les obstacles sont colossaux.
Planté là dans le hall du MACC, parmi tous ces retraités le nez dans leur guide et ces australopithèques de collégiens, Brady se dit, J’aimerais bien que Frankie soit encore en vie. S’il était encore en vie, je l’emmènerai avec moi au concert. Il serait juste assez stupide pour aimer. Je le laisserais même emporter Sammy le camion de pompiers. Cette pensée l’emplit d’une profonde et sincère tristesse, la tristesse qu’il ressent souvent quand il pense à Frankie.
Peut-être que je ferais mieux de tuer le gros flic, me tuer, et considérer ma carrière comme accomplie.
Se frottant les tempes, où une de ses migraines commence à poindre (et maintenant il n’y a plus de m’man pour les soulager), Brady erre dans le hall et dans la Galerie d’Art Harlow Floyd, où une grande banderole annonce que JUIN EST LE MOIS DE MANET !