Il ne sait pas exactement qui était Manet, probablement un autre de ces vieux peintres français comme Van Gogh, mais certaines de ses toiles sont excellentes. Les natures mortes le laissent froid (pourquoi diable aller perdre son temps à peindre un melon ?) mais certains autres tableaux sont possédés d’une violence presque féroce. Il y en a un qui représente un matador mort. Brady le regarde pendant presque cinq minutes, les mains derrière le dos, ignorant les gens qui se bousculent derrière lui ou jettent un coup d’œil par-dessus son épaule. Le matador n’est pas mutilé ni rien, mais le sang qui coule de son épaule paraît plus vrai que le sang dans tous les films violents que Brady a pu voir, et il en a vu beaucoup. Ça l’apaise et lui vide l’esprit, et quand il sort enfin, il se dit : Il y a forcément un moyen.
Sur une impulsion, il fait un crochet par la boutique de souvenirs et achète tout un tas de merdes des ’Round Here. Quand il ressort dix minutes plus tard avec une poche J’AI FAIT UNE ATTAQUE DE MACC, il ne peut s’empêcher de jeter un dernier coup d’œil au couloir menant à l’auditorium Mingo. Dans à peine deux jours, ce couloir ne sera plus qu’une cage de contention remplie de filles surexcitées rigolant et se bousculant, la plupart accompagnées de parents subissant. De là où il est, il peut voir que le bout du couloir a été séparé en deux par des cordons en velours. À l’entrée de ce mini-passage aménagé, il y a un autre pied en acier chromé.
Brady lit l’écriteau et se dit, Waouh.
Waouh… !
13
Dans l’ancien appartement d’Elizabeth Wharton, Janey balance ses chaussures à talons et se jette sur le canapé. « Dieu merci, c’est fini. Ça a duré mille ou deux mille ans ?
— Deux mille, répond Hodges. T’as l’air de quelqu’un qu’aurait bien besoin d’une petite sieste.
— J’ai dormi jusqu’à huit heures ce matin, proteste-t-elle, mais pour Hodges, ça paraît faible comme excuse.
— Ça n’empêche pas.
— Étant donné que je dîne en famille à Sugar Heights ce soir, tu pourrais bien avoir raison, Marlowe. Je te libère pour la soirée, d’ailleurs. Je pense qu’on va parler de la comédie musicale que tout le monde adore : Les Millions de Janey.
— Ça m’étonnerait pas.
— Je vais partager le butin de Ollie avec eux. Pile en deux. »
Hodges se met à rire. Il s’arrête quand il se rend compte qu’elle est sérieuse.
Janey lève les sourcils. « Ça te dérange ? Tu trouves peut-être que trois misérables millions et demi ce n’est pas suffisant pour assurer mes vieux jours ?
— Si, j’imagine que ça suffirait, mais… c’est ton argent. Olivia te l’a légué.
— Oui, et le testament est incontestable, Schron me l’a assuré, mais ça ne veut pas dire pour autant qu’Olivia avait toute sa tête quand elle l’a établi. Et tu le sais. Tu l’as vue, tu lui as parlé. » Elle se masse les pieds à travers ses bas. « En plus, si je leur en donne la moitié, je pourrai voir comment ils se la partagent. Pense à la plus-value en termes de rigolade.
— T’es sûre que tu veux pas que je vienne avec toi ce soir ?
— Pas ce soir non, mais demain matin sûr. Là je pourrai pas y aller toute seule.
— Je passerai te prendre à neuf heures et quart. Sauf si tu veux dormir chez moi, bien entendu.
— C’est tentant mais non. Ce soir, c’est petite fête en famille exclusivement. Une dernière chose avant que t’y ailles. Très importante. »
Elle fouille dans son sac à main à la recherche d’un carnet et d’un stylo. Elle écrit quelque chose, arrache la page et la tend à Hodges. Il y voit deux séries de chiffres.
Janey poursuit : « Le premier code ouvre le portail de la maison de Sugar Heights. Le deuxième, c’est pour désactiver l’alarme. Quand tu viendras jeudi matin avec ton ami Jerome pour travailler sur l’ordinateur de Ollie, je serai en train d’emmener Tante Charlotte, Holly et Oncle Henry à l’aéroport. Si le type a bien piraté son ordinateur comme tu le penses… et que le programme est toujours installé… je crois pas pouvoir le supporter. » Elle le regarde d’un air suppliant. « Tu comprends ? Dis-moi que tu comprends.
— Je comprends », dit Hodges.
Il s’agenouille à côté d’elle comme un homme prêt à faire sa demande en mariage dans un de ces romans d’amour que son ex-femme aimait lire. Il se sent un peu ridicule. Mais pas si ridicule que ça finalement.
« Janey », dit-il.
Elle le regarde, essayant tant bien que mal de sourire.
« Je suis désolé. Pour tout. Je suis tellement désolé. » Ce n’est pas seulement pour elle qu’il est désolé, ou pour sa défunte sœur qui était un tel poids autant pour elle-même que pour les autres. Il est aussi désolé pour ceux qui ont perdu la vie au City Center, surtout pour la jeune mère et son bébé.
Quand il a été promu inspecteur, son mentor était un type du nom de Frank Sledge. Hodges le voyait comme un vieux mec, bien qu’à l’époque, Sledge ait eu quinze ans de moins que Hodges aujourd’hui.
Et que je ne t’entende jamais les appeler les victimes, lui avait dit Sledge. C’est une conception pourrie strictement réservée aux trous-du-cul et aux stressés chroniques. Souviens-toi de leurs noms. Appelle-les par leurs noms.
Les Cray, se dit-il. C’était les Cray. Janice et Patricia.
Janey le prend dans ses bras. Son souffle lui chatouille l’oreille quand elle parle, lui donnant la chair de poule et une demi-gaule. « Quand tout ça sera terminé, je retourne en Californie. Je ne peux pas rester. Je tiens énormément à toi, Bill, et si je restais ici, je pourrais probablement tomber amoureuse de toi, mais je ne resterai pas. J’ai besoin d’un nouveau départ.
— Je sais. » Hodges se recule en la tenant par les épaules pour pouvoir regarder son visage à nouveau. C’est un beau visage mais aujourd’hui, elle fait son âge. « Pas de problème. »
Elle replonge dans son sac mais pour en sortir des Kleenex cette fois. Après s’être essuyé les yeux, elle dit : « T’as conquis un cœur, aujourd’hui.
— J’ai… ? » Puis il comprend. « Ah, Holly.
— Elle te trouve merveilleux. Elle me l’a dit.
— Elle me rappelle Olivia. Lui parler me donne l’impression d’avoir droit à une deuxième chance.
— De bien faire ?
— Ouais. »
Elle fronce le nez en lui souriant. « Ouais. »
14
Cette après-midi, Brady va faire des emplettes. Il prend la Honda de feu Deborah Ann Hartsfield parce qu’elle a un grand coffre. Et pourtant, il y a quand même un article qui rentre juste. Il a pensé s’arrêter au Speedy Postal sur sa route pour voir si le Gopher-Go qu’il a commandé sous le nom de Ralph Jones, son pseudonyme, est arrivé, mais tout ça lui semble tellement loin à présent, et franchement, quel intérêt ? Cet épisode de sa vie est derrière lui à présent. Et bientôt, toute sa vie sera derrière lui, et quel soulagement.
Il dépose son achat le plus encombrant contre la porte du garage. Puis il rentre dans la maison et après un bref arrêt à la cuisine pour renifler l’air (pas de relent de décomposition, du moins pas encore), il descend à sa salle de contrôle. Il prononce le mot magique qui allume sa rangée d’ordinateurs, mais seulement par habitude. Il n’a aucun besoin d’aller sous le Parapluie Bleu de Debbie car il n’a plus rien à dire au vieux flic. Cet épisode de sa vie aussi est derrière lui. Il regarde sa montre, constate qu’il est quinze heures trente et calcule que le gros flic n’a plus qu’environ vingt heures à vivre.