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Si tu te la tapes vraiment, inspecteur Hodges, pense Brady, tu ferais mieux de tremper ton gland tant que t’en as encore un.

Il ouvre le cadenas du placard et pénètre dans l’odeur sèche et légèrement huileuse du plastic maison. Il considère la boîte à chaussures remplie d’explosif puis choisit celle qui contenait les chaussures de marche Mephisto qu’il porte actuellement — un cadeau de sa mère de Noël dernier. Sur l’étagère du dessus, il attrape la boîte avec les téléphones portables. Il en prélève un et, avec la boîte marquée Plastic Boum, il va s’installer à l’établi qui occupe le milieu de la pièce et se met au travail, plaçant le téléphone dans la boîte et le connectant à un détonateur des plus basiques alimenté par deux piles AA. Il allume le téléphone pour vérifier qu’il marche puis l’éteint. Les chances que quelqu’un appelle ce numéro par erreur et fasse partir en fumée sa salle de contrôle sont faibles mais à quoi bon prendre le risque ? Les chances que sa mère trouve la viande empoisonnée et s’en fasse cuire une portion étaient aussi faibles, et tu vois ce que ça a donné.

Non, ce petit bébé va rester éteint jusqu’à dix heures demain matin. C’est l’heure à laquelle Brady se rendra sur le parking à l’arrière des pompes funèbres Soames. Si jamais il croise quelqu’un, Brady dira qu’il voulait juste couper pour rejoindre l’arrêt de bus dans la rue de derrière (il a vérifié sur MapQuest, il y a bien un arrêt de bus). Mais il ne pense pas croiser qui que ce soit. Ils seront tous à l’intérieur pour la cérémonie funéraire, à chialer comme des veaux.

Il utilisera Truc 2 pour ouvrir la voiture du vieux flic et posera la boîte à chaussures sous le siège conducteur. Il refermera la Toyota et retournera à sa voiture. Pour attendre. Le regarder passer. Le regarder rouler jusqu’à la prochaine intersection où lui, Brady, sera sûr d’être suffisamment à l’abri de l’explosion et des débris volants. Puis…

« BOUM, dit Brady. Il leur faudra une nouvelle boîte à chaussures pour l’enterrer. »

C’est plutôt drôle, et il rigole tout en retournant au placard pour prendre son gilet-suicide. Il va passer le reste de l’après-midi à le démonter. Brady n’en a plus besoin.

Il a une meilleure idée.

15

Le mercredi 2 juin 2010 est une belle journée, l’air est doux et le ciel dégagé. On est peut-être encore au printemps selon le calendrier, et l’année scolaire n’est peut-être pas encore terminée, mais tout ça ne change rien au fait que c’est un jour d’été parfait en plein cœur de l’Amérique.

Bill Hodges, en costume mais encore merveilleusement libre de toute cravate, est dans son bureau, parcourant une liste de cambriolages de voitures que Marlo Everett lui a envoyée par fax. Il a imprimé une carte de la ville et marque d’un point rouge tous les lieux des vols. Il aura de la marche à faire dans un futur très proche, peut-être même beaucoup de marche si l’ordinateur d’Olivia ne donne rien, mais il se peut tout à fait que certaines des victimes aient repéré un même véhicule. Parce que Mr Mercedes devait observer les propriétaires des véhicules ciblés. Hodges en est certain. Il devait s’assurer qu’ils étaient partis avant de déverrouiller leurs voitures avec son gadget.

Il les a observés comme il m’observe moi, se dit Hodges.

Ça déclenche quelque chose dans son esprit — l’étincelle d’un début d’association d’idées, vive mais évanouie avant qu’il ait pu identifier ce qu’elle essayait d’illuminer. C’est pas grave ; s’il y a vraiment quelque chose à en tirer, ça reviendra. En attendant, il continue de repérer des adresses et de dessiner des points rouges. Il lui reste vingt minutes avant de devoir nouer sa cravate et de partir rejoindre Janey.

Brady Hartsfield est dans sa salle de contrôle. Pas de migraine aujourd’hui, et ses pensées, si souvent embrouillées, sont aussi nettes que les différents fonds d’écrans de La Horde sauvage de ses ordinateurs. Il a retiré les blocs d’explosif de son gilet-suicide et a délicatement déconnecté les câbles du détonateur. Certains des blocs ont atterri dans un coussin rouge vif flanqué de l’élégant slogan POSE TON CUL. Il en a glissé deux de plus, remodelés en cylindres et reliés au détonateur, au fond d’une poche urinaire Urinesta bleu fluo. Ceci accompli, il appose soigneusement un autocollant sur la paroi de la poche. Il l’a acheté hier, ainsi qu’un T-shirt-souvenir, à la boutique du MACC. L’autocollant dit FAN NO 1 DES ’ROUND HERE. Il consulte sa montre. Presque neuf heures. Maintenant, le gros tas de vieux flic n’a plus qu’une heure et demie à vivre. Peut-être un peu moins.

L’ancien coéquipier de Hodges, Pete Huntley, est assis dans une des salles d’interrogatoire, non parce qu’il a des gens à interroger mais pour se mettre à l’écart de l’agitation du matin et du va-et-vient incessant des bureaux de la brigade. Il a des notes à relire. Il doit tenir une conférence de presse à dix heures sur les dernières et sombres révélations de Donald Davis et il ne veut pas foirer. Le Tueur du City Center — Mr Mercedes — est la moindre de ses préoccupations.

À Lowtown, à l’arrière d’une boutique de prêteur sur gages, des armes sont vendues et achetées par des trafiquants se croyant à l’abri des regards.

Jerome Robinson est à son ordinateur, cherchant des clips audio sur un site Internet appelé Le Son Juste. Il écoute un rire de femme hystérique. Un type siffler « Danny Boy ». Un autre faire des gargarismes et une femme apparemment en proie à un orgasme. Enfin, il trouve le son qu’il cherchait. Le titre est simple : PLEURS DE BÉBÉ.

Au rez-de-chaussée, Barbara, la sœur de Jerome, déboule en courant dans la cuisine, suivie de près par Odell. Elle porte une jupe pailletée, des sabots bleus à la semelle qui claque et un T-shirt avec la photo d’un adolescent beau gosse. Sous son sourire éclatant et sa coiffure étudiée, il y a écrit CAM 4EVER ! Elle demande à sa mère si cette tenue ne fait pas trop bébé pour le concert. Sa mère (se souvenant probablement de la tenue qu’elle-même portait à son premier concert) sourit et lui dit que c’est parfait. Barbara demande si elle peut lui emprunter ses longues boucles d’oreilles Peace and Love. Oui, bien sûr. Son rouge à lèvres ? Oui… pourquoi pas. De la poudre à paupières ? Ah non, désolée. Barbara rigole d’un air de dire qui ne tente rien n’a rien et lui fait un énorme câlin. « Y me tarde trop d’être demain soir », dit-elle.

Holly Gibney est dans la salle de bains de la maison de Sugar Heights, souhaitant désespérément pouvoir échapper à la cérémonie d’hommage, sachant pertinemment que sa mère ne l’y autorisera jamais. Si elle oppose le fait qu’elle ne se sent pas bien, sa mère lui balancera un de ces retours de service dont elle a le secret depuis l’enfance de Holly : Qu’est-ce que les gens vont penser ? Et si Holly lui opposait qu’on se fout de ce que pensent les gens, qu’elles ne les reverront jamais de leur vie (à l’exception de Janey) ? Sa mère la regarderait comme si Holly parlait une langue étrangère. Elle prend son Lexapro mais son estomac se noue pendant qu’elle se brosse les dents et elle vomit le médicament. Charlotte l’appelle et lui demande si elle est bientôt prête. Holly lui répond oui, bientôt. Elle tire la chasse et se dit, Au moins, il y aura le petit ami de Janey. Bill. Il est gentil.