Janey Patterson est en train de s’habiller méticuleusement dans l’appartement de sa défunte mère : collants noirs, jupe noire, veste noire sur un chemisier du plus profond bleu nuit. Elle repense à ce qu’elle a dit à Bill ; qu’elle tomberait probablement amoureuse de lui si elle restait. C’était un fabuleux euphémisme car elle est déjà amoureuse de lui. Elle est sûre que ça ferait sourire un psy qui lui parlerait de complexe d’Œdipe. Sur quoi Janey sourirait en retour et répliquerait que tout ça c’est que des conneries freudiennes. Son père à elle était un comptable chauve qui n’était quasiment jamais là même quand il y était. Et s’il y a bien un truc que l’on peut dire de Hodges, c’est qu’il est là. C’est ce qu’elle aime chez lui. Elle aime aussi le chapeau qu’elle lui a acheté. Ce Borsalino à la Philip Marlowe. Elle regarde l’heure et voit qu’il est neuf heures et quart. Il a intérêt à arriver bientôt.
Sinon, elle le tue.
16
Il est à l’heure et il a mis le chapeau. Janey lui dit qu’il est beau. Il lui répond qu’elle est bien plus que ça. Elle sourit et l’embrasse.
« Allez, finissons-en avec tout ça », dit-il.
Janey fronce le nez et dit : « Ouais. »
Ils roulent jusqu’aux pompes funèbres, où ils sont une fois de plus les premiers arrivés. Hodges escorte Janey jusqu’au salon Repos Éternel. Elle parcourt la pièce des yeux et hoche la tête en signe d’approbation. Un programme de la cérémonie a été posé sur le siège de chaque chaise pliante. Le cercueil a disparu, remplacé par une table faisant vaguement office d’autel où des gerbes de fleurs printanières ont été disposées. Du Brahms, réglé si bas qu’on l’entend à peine, est diffusé par les haut-parleurs de la salle de réception.
« C’est bon ? demande Hodges.
— Ça ira très bien. » Elle prend une profonde inspiration et répète ce qu’il lui a dit vingt minutes plus tôt. « Allez, finissons-en. »
Il y a à peu près les mêmes personnes qu’hier. Janey les accueille devant la porte. Pendant qu’elle serre des mains, donne des accolades et échange quelques mots de circonstance, Hodges se tient sur le côté, surveillant la circulation. Il ne voit rien qui éveille ses soupçons, pas même une certaine Subaru couleur boue qui passe sans ralentir.
Une Chevrolet de location avec un autocollant Hertz sur le pare-brise fait le tour par l’arrière et vient se garer sur le parking. Peu de temps après, Oncle Henry apparaît, précédé de sa bedaine de cadre d’entreprise ballottant doucement. Tante Charlotte et Holly le suivent, Charlotte une main gantée de blanc cramponnée juste au-dessus du coude de sa fille. Elle évoque à Hodges une matonne conduisant une détenue — probablement une droguée — au mitard. Holly est encore plus pâle qu’hier, si tant est que ce soit possible. Elle porte le même sac en jute marron informe et a déjà bouffé tout son rouge à lèvres.
Sa bouche tremble quand elle sourit à Hodges. Il lui tend sa main qu’elle serre avec une force décuplée par la panique jusqu’à ce que Charlotte la traîne dans la Maison des Morts.
Le maître de cérémonie est un jeune prêtre de la même église que Mrs Wharton du temps où elle était encore en assez bonne santé pour sortir le dimanche. Comme on pouvait s’y attendre, il lit le passage du Livre des Proverbes sur la femme vertueuse. Hodges est disposé à croire que la défunte valait bien plus que des rubis, quant à savoir si elle travaillait la laine et le lin, il a des doutes. Toujours est-il que c’est poétique, et à la fin du discours, les larmes coulent. Le prêtre a beau être jeune, il est suffisamment intelligent pour ne pas essayer de faire l’éloge d’une personne qu’il connaissait à peine. Au lieu de quoi, il invite les participants à venir partager leurs « précieux souvenirs » d’Elizabeth. Plusieurs personnes s’avancent, à commencer par Althea Greene, son infirmière, pour terminer par sa deuxième et dernière fille. Janey est calme, brève et simple.
« J’aurais aimé que l’on ait plus de temps », conclut-elle.
17
Brady se gare au coin de la rue à dix heures cinq et remplit soigneusement le parcmètre de pièces jusqu’à ce que le petit drapeau vert avec MAX écrit dessus apparaisse. Après tout, une simple contravention avait suffi pour retrouver le Fils de Sam. Il prend le sac en tissu qui se trouve sur le siège arrière. Le sac proclame KROGER d’un côté et J’AIME MA PLANÈTE ! de l’autre. Dedans, il y a Truc 2 posé sur la boîte à chaussures Mephisto.
Il tourne au coin de la rue et passe devant les pompes funèbres Soames d’un pas rapide : un citoyen comme un autre faisant une course matinale. Son visage est calme mais son cœur martèle sa poitrine comme un piston à vapeur. Il ne voit personne à l’extérieur et les portes sont fermées mais il est toujours possible que le vieux flic ne soit pas avec les autres invités. Il peut très bien se trouver dans une autre pièce à l’arrière, à guetter les personnes suspectes. À le guetter, lui, en d’autres termes. Brady le sait.
Qui ne tente rien n’a rien, mon lapin, lui murmure sa mère. C’est vrai. Et il estime que le risque est minime. Si Hodges se tape la blondasse (ou espère se la taper), il la suit sûrement de près.
Arrivé au bout de la rue, Brady fait demi-tour, rebrousse chemin et entre dans l’allée de la maison Soames sans hésitation. Il perçoit de la musique, du classique à la con. Il repère la Toyota de Hodges : il s’est garé contre la clôture du fond en marche arrière de manière à pouvoir sortir rapidement une fois les festivités terminées. La dernière virée de l’Off-Ret, se dit Brady. Une virée de courte durée, mon pote.
Il passe derrière le plus gros des deux corbillards et, ainsi dissimulé à la vue de quiconque regarderait par les fenêtres de derrière, il sort Truc 2 du sac et déplie l’antenne. Son cœur bat plus fort que jamais. Il y a eu des fois — très peu — où son gadget n’a pas fonctionné. La lumière était passée au vert mais la voiture ne s’était pas ouverte. Un bug dans le programme ou le microprocesseur.
« Si ça ne marche pas, glisse la boîte à chaussures sous la voiture », lui conseille sa mère.
Bien sûr. Ça ferait tout aussi bien l’affaire, ou presque aussi bien, mais ça ne serait pas aussi classe.
Il pousse l’interrupteur à bascule. La lumière verte clignote. Et les phares de la Toyota aussi. Hourra !
Il se dirige vers la voiture du gros flic comme s’il avait tous les droits d’être là. Il ouvre la portière arrière, sort la boîte à chaussures du sac, allume le téléphone et pose la boîte sous le siège conducteur. Il referme la portière et sort du parking, se forçant à marcher lentement et posément.
Alors qu’il est en train de dépasser le bâtiment, Deborah Ann Hartsfield se manifeste à nouveau. « T’as pas oublié quelque chose, mon lapin ? »
Il s’arrête. Réfléchit. Puis fait demi-tour et pointe l’antenne de Truc 2 en direction de la voiture de Hodges.
Les phares clignotent et le verrouillage se fait.
18
Après les témoignages et la minute de silence (« pour vous recueillir selon votre désir »), le prêtre demande au Seigneur de les bénir, de les protéger et de leur donner à tous la paix. On entend le froissement des vêtements ; les programmes sont rangés dans les sacs à main et les poches des vestes. Holly a l’air d’aller bien jusqu’à ce que ses genoux la lâchent en plein milieu de l’allée. Hodges se précipite avec une rapidité surprenante pour un homme de sa corpulence et l’attrape sous les bras avant qu’elle ne s’écroule. Ses yeux se révulsent et, l’espace d’un instant, elle est sur le point de tomber carrément dans les pommes. Puis ses yeux se remettent en place et refont la mise au point. Elle voit Hodges et lui sourit faiblement.