« Holly, arrête ça tout de suite, veux-tu ! » dit sévèrement sa mère comme si elle venait de proférer quelque blague grossière et de mauvais goût et non de manquer s’évanouir. Hodges s’imagine quel plaisir ce serait de balancer un revers de la main à travers la figure abondamment poudrée de Tatie C. Ça la réveillerait peut-être, se dit-il.
« Je vais bien, maman », dit Holly. Puis à Hodges : « Merci. »
Il lui demande : « Vous avez déjeuné ce matin, Holly ?
— Elle a mangé des flocons d’avoine, annonce Tante Charlotte. Avec du beurre et du sucre de canne. C’est moi qui les lui ai préparés. Tu aimes bien être le centre du monde des fois, n’est-ce pas, Holly ? » Elle se tourne vers Janey. « S’il te plaît, très chère, ne traîne pas trop. Henry ne sert à rien pour ce genre de chose et je ne peux certainement pas accueillir tous ces gens toute seule. »
Janey passe son bras sous celui de Hodges. « Je n’y comptais pas. »
Tante Charlotte lui adresse un sourire pincé. En retour, le sourire de Janey est splendide, et Hodges admet que sa décision de céder la moitié de son héritage est tout aussi splendide. Quand tout ça sera réglé, elle ne sera plus jamais obligée de revoir cette désagréable bonne femme. Elle ne sera même plus obligée de répondre à ses appels.
L’assistance émerge au soleil. Dans l’allée, il y a des bavardages du genre quelle-merveilleuse-cérémonie, puis les gens commencent à s’éparpiller et à retourner à leur voiture. Oncle Henry et Tante Charlotte font de même, Holly coincée entre eux. Hodges et Janey les suivent. Alors qu’ils arrivent sur le parking de derrière, Holly se libère prestement de ses gardes du corps et pivote vers Hodges et Janey.
« Je peux monter avec vous ? S’il vous plaît, laissez-moi monter avec vous. »
Tante Charlotte, la bouche si pincée que ses lèvres en disparaissent presque, surgit derrière sa fille. « Vos simagrées commencent à me fatiguer, mademoiselle. »
Holly l’ignore. Elle étreint la main de Hodges dans un étau glacial. « S’il vous plaît. S’il vous plaît.
— Moi ça me va, dit Hodges. Si Janey n’y… »
Tante Charlotte se met à sangloter. Un son déplaisant, des cris rauques de corbeau dans un champ de maïs. Hodges la revoit se pencher sur Mrs Wharton et embrasser ses lèvres froides et une pensée désagréable lui traverse l’esprit. Il avait mal jugé Olivia ; il se peut qu’il ait mal jugé aussi Charlotte Gibney. Après tout, on ne peut pas s’arrêter à la surface avec les gens.
« Mais Holly, tu ne connais même pas cet homme ! »
Janey pose une main bien plus chaude sur le poignet de Hodges. « Pourquoi ne montes-tu pas avec eux, Bill ? Il y a plein de places dans la voiture. Tu peux monter à l’arrière avec Holly. » Elle se tourne vers sa cousine. « Ça te va comme ça ?
— Oui ! » Holly est toujours cramponnée à la main de Hodges. « C’est parfait ! »
Holly s’adresse à son oncle : « On fait comme ça ?
— Bien sûr. » Il donne une petite tape joviale sur l’épaule de Holly. « Plus on est de fous plus on rit.
— C’est ça, accorde-lui encore plus d’attention, dit Tante Charlotte. C’est ce qu’elle aime. N’est-ce pas, Holly ? »
Elle se détourne vers le parking sans attendre de réponse, ses talons communiquant son message d’indignation en morse.
Hodges regarde Janey. « Et ma voiture ?
— Je la prends. Passe-moi les clés. » Et quand il les lui tend : « Il y a autre chose dont j’ai besoin.
— Ouais ? »
Elle lui pique son Borsalino, le met et l’abaisse sur son sourcil gauche en lui donnant la parfaite inclinaison nonchalante. Elle fronce le nez et répète : « Ouais. »
19
Brady s’est garé en haut de la rue des pompes funèbres, le cœur battant plus fort que jamais. Il a un téléphone portable à la main. Le numéro du portable connecté à la bombe sous le siège de la Toyota est inscrit sur son poignet.
Il regarde les invités faire cercle dans l’allée. Impossible de rater le gros flic ; dans son costume noir, il est aussi gros qu’une maison. Ou qu’un corbillard. Il porte un chapeau démodé totalement ridicule, du genre que portaient les flics dans les vieux films policiers en noir et blanc des années cinquante.
Les gens commencent à se diriger vers le parking et un petit moment plus tard, Hodges et la pétasse blonde aussi. Brady suppose que la blondasse sera avec lui quand la voiture explosera. Comme ça, ça fera un bon coup de ménage — la mère et les deux filles. L’élégance d’une équation à plusieurs variables résolue.
Les voitures sortent du parking une à une, venant toutes dans sa direction car c’est la route à prendre si l’on veut se rendre à Sugar Heights. Le soleil se reflète dans les pare-brises, ce qui n’aide pas, mais il n’y a aucun doute à avoir quand la Toyota du vieux flic pointe son nez au bout de l’allée, s’arrête une seconde puis débouche dans la rue.
Brady ne regarde même pas la Chevrolet de location d’Oncle Henry quand elle le dépasse. Toute son attention est concentrée sur la voiture du gros flic. Quand elle le croise, il ressent une pointe de déception. La pétasse a dû monter avec sa famille car il n’y a que le conducteur dans la Toyota. Brady n’a pu y jeter qu’un bref coup d’œil mais même avec la réverbération du soleil, le stupide chapeau du vieux flic ne trompe pas.
Brady compose un numéro. « J’ai dit que tu me verrais pas arriver. C’est pas vrai, fils de pute ? »
Il appuie sur APPELER.
20
Alors que Janey se penche pour allumer la radio, un téléphone se met à sonner. Le dernier son qu’elle émet sur cette terre — tout le monde devrait être aussi chanceux — est un rire. Idiot, pense-t-elle affectueusement, t’as encore oublié ton téléphone. Elle va pour ouvrir la boîte à gants. Une deuxième sonnerie.
Ça ne vient pas de la boîte à gants, ça vient de derriè…
Il n’y a plus aucun bruit, du moins aucun qu’elle entende, juste la sensation momentanée d’une main poussant fortement le siège du conducteur. Puis le monde vire au blanc.
21
Holly Gibney, connue aussi sous le nom de Holly la Marmonneuse, a beau avoir des troubles mentaux, ni les psychotropes qu’elle prend ni les cigarettes qu’elle fume en douce ne la ralentissent physiquement. Oncle Henry écrase le frein et elle bondit hors de la Chevrolet de location alors que l’explosion retentit encore.
Hodges est juste derrière elle, courant comme un dératé. Une douleur lui poignarde la poitrine et il pense que ça pourrait bien être une crise cardiaque. Quelque part au fond de lui, il aimerait bien, mais la douleur s’en va. Les piétons réagissent comme ils réagissent à chaque fois qu’un acte de violence ouvre une brèche dans le monde qu’ils tenaient pour acquis la seconde d’avant. Certains se jettent à terre et se couvrent la tête. D’autres se figent comme des statues. Quelques voitures s’arrêtent, la plupart accélèrent et se dépêchent de quitter les lieux. L’une d’entre elles est une Subaru marron boue.