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Alors que Hodges sprinte derrière la cousine mentalement déséquilibrée de Janey, le dernier message de Mr Mercedes résonne dans sa tête comme un tambour de cérémonie : Je vais te tuer. Tu me verras pas arriver. Je vais te tuer. Tu me verras pas arriver. Je vais te tuer. Tu me verras pas arriver.

Il tourne au coin de la rue, dérapant sur les semelles glissantes de ses souliers habillés rarement portés, et manque foncer dans Holly qui s’est arrêtée net, les épaules affaissées et son sac à main pendant au bout de son bras. Elle fixe du regard ce qui reste de la Toyota de Hodges. La carrosserie, complètement arrachée de ses essieux, est en train de brûler furieusement dans un amas de verre. La banquette arrière, explosée et en feu, a atterri six mètres plus loin. Un homme traverse la rue en titubant, tenant sa tête en sang. Une femme est assise par terre devant une boutique de cartes et de souvenirs dont la vitrine a volé en éclats, et pendant un instant de folie, Hodges croit que c’est Janey. Mais cette femme porte une robe verte et a les cheveux gris, et bien sûr que ce n’est pas Janey, ça ne peut pas être Janey.

Il se dit, C’est ma faute. Si je m’étais servi de l’arme de mon père y a deux semaines, elle serait encore en vie.

Il y a encore assez de flic en lui pour mettre cette idée de côté (même si elle résiste). Puis un éclair de froide lucidité le traverse. Ce n’est pas sa faute. C’est la faute du fils de pute qui a posé la bombe. Le même fils de pute qui a foncé dans la foule du City Center avec une voiture volée.

Hodges aperçoit une chaussure à talon noire au milieu d’une flaque de sang, il aperçoit un bras sectionné dans une manche fumante gisant dans le caniveau comme un détritus abandonné, puis ses idées se remettent en place. Oncle Henry et Tante Charlotte seront là d’une minute à l’autre, ce qui veut dire qu’il n’a pas beaucoup de temps.

Il attrape Holly par les épaules et la tourne vers lui. Ses macarons de Princesse Leia se sont détachés et ses cheveux tombent sur son visage. Ses grands yeux le regardent comme s’il n’était pas là. Son esprit — plus lucide que jamais — sait qu’elle ne lui est d’aucune utilité dans un tel état. Il la gifle sur une joue puis sur l’autre. Pas violemment, mais suffisamment pour lui faire cligner des yeux.

Des gens crient. Des klaxons retentissent et quelques alarmes de voitures beuglent. Ça sent l’essence, le caoutchouc brûlé et le plastique fondu.

« Holly. Holly, écoutez-moi. »

Elle le regarde, mais l’entend-elle ? Il n’en sait rien et il n’y a pas de temps à perdre.

« Je l’aimais mais vous ne devez le dire à personne. Vous ne devez dire à personne que je l’aimais. Peut-être plus tard mais pas maintenant. Vous m’entendez ? »

Elle hoche la tête.

« J’ai besoin de votre numéro de téléphone. Et il se peut que j’aie besoin de vous. » Son esprit lucide espère que non, que la maison de Sugar Heights sera déserte cet après-midi, mais il ne pense pas. La mère et l’oncle de Holly devront s’absenter, au moins pour un moment, mais Charlotte ne voudra pas que sa fille les accompagne. Parce que Holly a des problèmes de santé mentale. Holly est délicate. Hodges se demande par combien de dépressions elle a bien pu passer, et si elle a déjà fait des tentatives de suicide. Ces pensées traversent son esprit comme des étoiles filantes, disparues en une fraction de seconde. Il n’a pas de temps à perdre avec les problèmes psychiatriques de Holly.

« Quand votre mère et votre oncle iront au commissariat cet après-midi, dites-leur que vous pouvez rester seule. Que vous n’avez besoin de personne. Vous pouvez faire ça ? »

Elle hoche la tête, bien qu’elle n’ait probablement aucune idée de ce qu’il raconte.

« Quelqu’un vous appellera. Peut-être moi, peut-être un jeune homme du nom de Jerome. Jerome. Vous vous en souviendrez ? »

Elle hoche la tête puis ouvre son sac à main et en sort un étui à lunettes.

Ça marche pas, se dit Hodges. Les lumières sont allumées mais il n’y a personne à la maison. Il faut qu’il essaye quand même. Il lui agrippe les épaules.

« Holly, je veux choper le mec qui a fait ça. Je veux lui faire payer. Vous voulez bien m’aider ? »

Elle acquiesce. Aucune expression sur son visage.

« Dites-le, alors. Dites que vous allez m’aider. »

Elle ne dit rien. Elle sort une paire de lunettes de soleil de l’étui et les met comme si aucune voiture n’était en train de brûler et qu’il n’y avait pas le bras de Janey dans le caniveau. Comme si personne ne criait alentour et que l’on n’entendait pas déjà le bruit des sirènes approcher. Comme si elle était à la plage.

Il la secoue doucement. « J’ai besoin de votre numéro de téléphone. »

Elle acquiesce toujours mais ne dit rien. Elle referme son sac à main et se retourne vers la voiture en feu. Le plus grand désespoir qu’il ait jamais connu submerge Hodges, lui retournant l’estomac et dispersant des pensées qui, l’espace de trente ou quarante secondes, avaient été parfaitement claires.

Tante Charlotte déboule en trombe du coin de la rue, ses cheveux — majoritairement noirs mais blancs aux racines — volant derrière elle. Oncle Henry la suit. Son visage gras est pâle, à l’exception des pommettes d’un rouge clownesque.

« Charlie, arrête ! crie Oncle Henry. Je crois que je suis en train de faire une crise cardiaque ! »

Sa sœur n’y prête aucune attention. Elle attrape Holly par le coude, la fait pivoter et l’étreint violemment, écrasant son nez non négligeable entre ses seins. « NE REGARDE PAS ! hurle Charlotte, en regardant. NE REGARDE PAS, MA CHÉRIE, NE REGARDE PAS ÇA !

— Je peux à peine respirer », annonce Oncle Henry. Il s’assoit sur le trottoir et baisse la tête. « Mon Dieu, j’espère que je ne suis pas en train de mourir. »

D’autres sirènes ont rejoint les premières. Des badauds ont commencé à se faufiler pour regarder de plus près l’épave brûlant au milieu de la chaussée. Certains prennent des photos avec leur téléphone portable.

Hodges se dit, Assez d’explosif pour faire sauter une voiture. Combien peut-il bien lui en rester ?

Tante Charlotte écrabouille toujours Holly entre ses seins en lui hurlant de ne pas regarder. Holly ne lutte pas pour se dégager mais elle a une main derrière le dos. Elle tient quelque chose. Hodges espère que c’est pour lui bien qu’il craigne de se bercer d’illusions. Il tend la main pour le prendre. C’est son étui à lunettes. Son nom et son adresse sont imprimés dessus en lettres dorées.

Il y a aussi un numéro de téléphone.

22

Hodges sort son Nokia de la poche intérieure de sa veste, conscient en l’ouvrant que sans la gentille insistance de Janey, il ne serait plus que plastique fondu et circuit électrique grésillant dans la boîte à gants de sa Toyota calcinée.

Il appelle Jerome en espérant que le gosse décrochera, et il décroche.

« Monsieur Hodges ? Bill ? Je crois qu’on vient juste d’entendre une grosse explo…

— Tais-toi et écoute, Jerome. »

Il marche le long du trottoir jonché de verre. Les sirènes se rapprochent, les secours seront bientôt là et il n’a plus que son intuition à laquelle se raccrocher. À moins qu’à un niveau subconscient, les connections soient déjà en train de se faire. Ça lui est déjà arrivé avant : c’est pas par Craigslist qu’il a obtenu tous ces éloges de fin de carrière.