« J’écoute, dit Jerome.
— Tu ne sais rien de l’affaire du City Center. Tu ne connais ni Olivia Trelawney, ni Janey Patterson. »
Bien sûr, ils avaient mangé tous les trois chez DeMasio’s, mais il ne pense pas que les flics remonteront si vite jusque-là, s’ils y remontent un jour.
« Rien vu, rien entendu », dit Jerome. Il n’y a aucune méfiance ou hésitation dans sa voix. « Qui demandera ? La police ?
— Peut-être plus tard. D’abord tes parents. C’est ma voiture qui vient d’exploser. Janey était au volant. On avait échangé nos places au dernier moment. Elle est… morte.
— Merde, Bill, vous devez tout dire à la police ! À votre ancien coéquipier ! »
Hodges repense à Janey lui disant : Il est à nous. Est-ce qu’on est bien d’accord là-dessus ?
Oui, pense-t-il. On est bien d’accord, Janey.
« Pas tout de suite. Pour l’instant, je vais suivre le mouvement, et j’ai besoin que tu m’aides. Ce pourri l’a tuée, je veux le choper moi-même, et je le choperai. Tu vas m’aider ?
— Oui. »
Pas : C’est pas risqué pour moi ? Pas : Ça pourrait foutre en l’air mes chances d’entrer à Harvard. Pas : Laissez-moi en dehors de tout ça. Juste : Oui. Que Dieu bénisse Jerome Robinson.
« Faut que t’ailles sur le site du Parapluie de Debbie et que t’envoies un message au gars qui a fait ça. Tu te souviens de mon nom d’utilisateur ?
— Ouais. Kermitfrog19. Je vais chercher un sty…
— Pas le temps. Retiens juste l’essentiel. Et attends au moins une heure avant de l’envoyer. Il faut qu’il sache que je ne l’ai pas envoyé avant l’explosion. Il faut qu’il sache que je suis encore en vie. »
Jerome : « OK, dites-moi. »
Hodges lui dit et raccroche sans dire au revoir. Il range le téléphone dans la poche de son pantalon avec l’étui à lunettes de Holly.
Un camion de pompiers débouche au coin de la rue, suivi de deux voitures de police. Ils dépassent les pompes funèbres Soames, où l’entrepreneur et le prêtre qui ont dirigé l’office se tiennent maintenant debout sur le trottoir, s’abritant les yeux de la lumière aveuglante du soleil et de la voiture en feu.
Hodges va avoir beaucoup d’explications à donner, mais il a quelque chose de plus important à faire d’abord. Il enlève son veston, s’agenouille et couvre le bras gisant dans le caniveau. Il sent les larmes lui monter aux yeux et parvient à les ravaler. Il pleurera plus tard. Pour l’instant, les larmes ne collent pas avec l’histoire qu’il a prévu de raconter.
Les flics, deux jeunes gars, sortent de leurs voitures. Hodges ne les connaît pas. « Messieurs les agents, dit-il.
— Je vais devoir vous demander de quitter les lieux, monsieur, dit l’un d’eux. Mais si vous avez été témoin de ça… » Il montre du doigt ce qui reste de la Toyota en feu. « …veuillez rester dans le périmètre, on aura quelques questions à vous poser.
— Je suis pas seulement témoin, ça aurait dû être moi là-dedans. » Hodges sort son portefeuille et l’ouvre pour montrer sa carte de police avec la mention RETRAITÉ tamponnée en rouge en plein milieu. « J’ai quitté les forces de police l’automne dernier, Pete Huntley était mon coéquipier. Vous devriez l’appeler sans attendre. »
L’autre agent intervient : « C’est votre voiture, monsieur ?
— Ouais.
— Alors qui était au volant ? » demande le premier flic.
23
Brady rentre chez lui bien avant midi, tous ses problèmes réglés. Le vieux Mr Beeson qui habite de l’autre côté de la rue est debout devant sa maison. « T’as entendu ça ?
— Entendu quoi ?
— Grosse explosion qu’part en ville. Beaucoup d’fumée mais c’est parti maintenant.
— J’avais mis la radio trop fort, dit Brady.
— Moi j’pense qu’c’est cette vieille usine de peinture qu’a explosé. Moi c’est c’que j’pense. J’ai frappé mais j’imagine que ta mère dort. »
Les yeux du vieux pétillent, exprimant le fond de sa pensée : elle doit cuver, ouais.
« J’imagine que oui », dit Brady. Il n’aime pas du tout l’idée que le vieux croûton se soit permis de venir fouiner. « Je dois y aller, monsieur Beeson.
— Dis bonjour à ta mère d’ma part. »
Brady ouvre la porte, rentre et referme à clé derrière lui. Renifle l’air. Rien. Ou… presque rien. Peut-être les prémices d’une odeur très légèrement désagréable, comme une carcasse de poulet laissée quelques jours de trop dans la poubelle sous l’évier.
Brady monte à la chambre de sa mère. Il soulève le couvre-lit, dévoilant son visage pâle et ses yeux furieux. Ce regard ne le dérange plus trop à présent. Et puis quoi, si le père Beeson est un fouille-merde ? Brady n’a plus que quelques jours à tenir, alors que Beeson aille se faire foutre. Et ces yeux furieux aussi, qu’ils aillent se faire foutre. Il ne l’a pas tuée ; elle s’est tuée toute seule. Comme le gros flic était censé le faire. Et puis quoi, s’il l’a pas fait ? Il est mort maintenant, alors plus rien à foutre. L’Off est définitivement Ret. Rétamé, l’inspecteur Hodges.
« Ça y est, m’man, dit-il. Je m’en suis bien tiré. Et tu m’as bien aidé. Dans ma tête seulement mais… » Sauf qu’il n’est pas vraiment sûr de ça. Peut-être que c’était vraiment elle qui lui avait rappelé de refermer la voiture du vieux flic. Il avait failli oublier.
« Bref, merci, conclut-il pitoyablement. Merci pour je sais pas quoi. Et je suis désolé que tu sois morte. »
Les yeux furieux le regardent.
Il tend une main hésitante et, du bout des doigts, lui ferme les paupières comme on voit parfois faire dans les films. Ça tient pendant quelques secondes puis les paupières remontent comme des vieux volets fatigués et le regard furieux réapparaît. Le regard accusateur qui dit, Tu m’as tuée, mon lapin.
Ça lui fait comme une descente sévère d’ecsta et Brady lui rabat le couvre-lit sur le visage. Il va au salon et allume la télé, se disant qu’au moins une chaîne locale sera partie sur le terrain, mais rien. C’est très énervant. Y savent pas reconnaître une voiture piégée quand elle leur pète à la gueule ou quoi ? Apparemment pas. Apparemment, la recette du putain de pain de viande préféré de Rachael Ray est plus importante.
Il éteint cette télé débile et se dépêche de descendre à sa salle de contrôle. Il dit Chaos pour allumer les ordinateurs et Ténèbres pour stopper le compte à rebours. Il exécute un petit pas de danse en agitant les poings au-dessus de sa tête tout en chantant ce qu’il se rappelle de Ding Dong la Sorcière est Morte, remplaçant seulement sorcière par flic. Il pense que ça lui remontera le moral mais non. Entre le pif de fouineur de Beeson et le regard furax de sa mère, sa bonne humeur — qu’il a travaillée, qu’il a méritée — est en train de le quitter.
Peu importe. Il a un concert qui l’attend et il faut qu’il soit prêt. Il s’assoit à son établi. Les billes de roulement qui doublaient son gilet-suicide sont maintenant réparties dans trois pots de mayonnaise. À côté, il y a une boîte de sacs congélation Glad, ceux de cinq litres. Il commence à les remplir (mais pas trop). Ça l’apaise et sa bonne humeur commence à revenir. Puis, juste quand il est sur le point de finir, le sifflet d’un bateau à vapeur retentit.